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Casse-tête finnois
Rencontre à
Helsinki avec Arto Paasilinna, l'auteur du «Lièvre de Vatanen», qui publie avec
un optimisme imperturbable un roman sur le suicide collectif.
Par
Jean-Baptiste HARANG
jeudi 18 septembre 2003
Helsinki envoyé spécial Le finnois est une langue frustrante, son alphabet ne connaît pas la lettre
F, si bien qu'il a dû emprunter pour écrire le nom même de son pays, la
Finlande. En finnois Finlande se dit Suomi, sans le moindre F (la France se dit
Ranska, puisque le F n'existe pas). Le finnois ne ressemble à rien, sinon de
loin au hongrois et à l'estonien, et lorsqu'il chante le tango on dirait du
japonais, il y a seize modèles de déclinaisons, chacun avec six cas différents
pour désigner le lieu, les négations se conjuguent et les racines se modulent
(on peut s'entraîner avec cette phrase simple et sincère : «en puhu
suomea», le «u» se prononce ou, le «e» é, et le «h» est expiré), si bien que
tout Finlandais de moins de quarante ans parle aussi l'anglais. Sauf qu'Arto
Paasilinna en a soixante et un, qu'il voyage beaucoup et ne connaît, dit-il, de
toutes les langues du monde pas un traître mot sinon le geste signifiant (le
pouce levé qui se penche vers l'horizontale en faisant glouglouglou) qu'on
boirait bien un coup. Ses livres sont plein de finnois et d'alcool, mais il ne
prétend pas à l'exclusivité de cette alliance, il défend la théorie du sapin :
«L'alcool est le propre de tous les pays où poussent des pins ou des sapins,
il y en a en Finlande, mais aussi dans le reste de la Scandinavie, au Canada, en
Russie, en Australie et en Nouvelle-Zélande, avec des exceptions, comme Tahiti,
où, malgré l'absence de tout conifère, et armé de mon seul finnois, j'ai
découvert une distillerie clandestine très bien cachée.» Arto Paasilinna a le sisu. Il est trop vieux pour ses livres, c'est
aussi pour cela qu'il ne leur ressemble plus, du moins à ceux qu'on nous propose
en français, il n'y est pour rien, la faute aux éditeurs (les huit romans en
français de Paasilinna sont publiés chez Denoël) qui attendent des dix, quinze
ou vingt ans avant de les traduire. Lorsque vous l'interrogez la semaine
dernière sur Petits suicides entre amis, à peine paru en France, le livre
ne lui dit plus grand-chose, écrit il y a près de quinze ans, forcément,
d'autant que le film duquel le titre est décalqué n'existait pas encore. Ces
choses sont troublantes et expliquent peut-être le désintérêt de l'auteur pour
l'imbécile qui a fait pour le voir le voyage d'Helsinki. C'est pourtant un bon
livre et un bon titre (et fidèle, voyez plutôt : en finnois Hurmaava
joukoitsemurha signifie mot à mot «Suicides collectifs et charmants»). Déjà,
en 1989, lorsque parut en français l'emblématique et merveilleux Lièvre de
Vatanen, il avait déjà quinze ans d'âge (en finnois, le lièvre était celui
de Jäniksen, mais Ari Vatanen, qui, lui, ne boit que du lait, était alors au
faîte de sa gloire automobile, il est aujourd'hui député européen). Il s'en
vendit plus en France qu'en Finlande. Et ce décalage ne fait que s'aggraver
puisque Paasilinna publie un livre par an à Helsinki, et Denoël en met sur le
marché francophone un nouveau (ancien) tous les deux ans. Vous apprendrez qu'il
y a un bon et un mauvais sisu. A l'époque où ce lièvre apparut au nord du
nord, Paasilinna ressemblait encore à ses livres. Le roman raconte l'histoire
d'un journaliste des villes qui trouve un lièvre blessé sur le bord d'une route
et qui ne le quitte plus jusqu'à retourner vivre en sauvage amusé au fin fond de
la forêt. Paasilinna est né au fin fond de la forêt et il est devenu journaliste
pour trouver un toit. Au fin fond de la forêt, façon de parler, Paasilinna est né dans un camion, à
Kittilä parce qu'il faut bien que les camions s'arrêtent, en 1942, en plein
exode de sa région d'origine, Petsamo, au bord de l'océan Arctique, un accès
maritime que la Finlande céda l'année suivante à l'URSS après avoir perdu la
guerre d'Hiver et la guerre de Continuation. La famille est chassée vers la
Norvège, puis par la Norvège en Suède et par la Suède en Laponie finlandaise
quand c'étaient les Allemands qu'il fallait fuir : «J'ai connu quatre Etats
différents dans ma prime jeunesse. La fuite est devenue une constante dans mes
récits, mais il y a quelque chose de positif dans la fuite, si avant il y a eu
combat.» Les livres de Paasilinna offrent toujours un rôle à de vieilles
badernes, militaires vaincus, pleins d'humilité et de vodka, les deux plus
émouvants sont dans la Cavale du géomètre, et dans le livre
d'aujourd'hui, Petits suicides entre amis, un colonel dépressif prend la
tête du mouvement des désespérés : «Ici la guerre reste un traumatisme, c'est
une histoire récente, tous ces territoires perdus et ces occupations lointaines.
C'est difficile de dire qui a gagné ou perdu une guerre, qui s'en sort mieux du
vainqueur ou du vaincu, disons que ça m'énerve un peu que la Finlande n'ait fini
que deuxième dans cette guerre contre l'URSS.» La famille Paasilinna se fixe
à la fin de son exode à Tervola, en Ostrobotnie (Pohjanmma, en finnois où même
les noms de lieu ne se ressemblent pas), où on lui attribue une terre, avec pour
tout bagage, un sisu gros comme ça. Une balle dans la tête On dit «la famille Paasilinna», pour simplifier, mais c'est un nom inventé,
inventé par le père d'Arto qui s'était fâché avec ses parents au point de
changer de nom, de Gullsten («pierre dorée» en suédois) en Paasilinna
(«forteresse de pierre» en finnois). Le nom n'est pas tombé dans l'oreille d'un
sourd, et, depuis le début de ce septembre 2003, se dresse sur une place de
Tervola un monument de lourdes pierres de trois mètres de haut, simple granit
poli, avec, à l'intérieur, comme un coeur qui bat un caillou rapporté du nord,
en l'honneur des Paasilinna. Des sept frères et soeurs, quatre sont écrivains
(dont un député européen), les autres sont médecin, acteur et professeur. Pour
la modestie, ils ne craignent personne. Le coeur de pierre venu du nord comme
parabole de la vie de Paasilinna : «C'est une évolution naturelle, j'étais un
garçon des forêts, travaillant la terre, le bois, la pêche, la chasse, toute
cette culture que l'on retrouve dans mes livres. J'ai été flotteur de bois sur
les rivières du nord, une sorte d'aristocratie de ces sans-domicile fixe, je
suis passé d'un travail physique à journaliste, je suis allé de la forêt à la
ville. Journaliste (au quotidien régional Lapin Kansa, ndlr), j'ai
écrit des milliers d'articles sérieux, c'est un bon entraînement pour écrire des
choses plus intéressantes.» Le jeune Arto avait même une sorte de vocation:
à quinze ans, il écrit un roman, le Shérif de Denver, il est sous clé,
définitivement, au Cercle de la littérature finlandaise. En 1959, comme bien d'autres, Paasilinna prépare son expatriation en
Australie ou ailleurs, il veut être peintre ou photographe, pas besoin de rester
en Finlande pour ça. Et puis non, il reste et devient écrivain,
systématiquement. Le Lièvre de Vatanen sera son premier livre traduit,
mais il en a écrit quatre autres avant, aujourd'hui une petite trentaine.
Un roman par an, un premier jet en automne, un second au printemps, entre
trois et sept pages par jour, jamais la nuit, jamais l'été, «l'été, je
voyage, je suis libre comme un oiseau. J'ai quatre ordinateurs, un chez moi à
Espoo près d'Helsinki, un dans ma maison de la forêt, un dans mon île, et un
portable». La maison de la forêt, à une cinquantaine de kilomètres
d'Helsinki, est l'emblème de Paasilinna, elle ressemble probablement à celles
que l'on monte dans nombre de ses livres, les refuges de Vatanen, le moulin du
Meunier hurlant et ses cabanes en forêt, les robinsonnades des
Prisonniers du paradis, il s'y fait photographier, il l'a construite de
ses mains. On dirait des mains de pharmacien. Cette endurance, cette constance à écrire et à bâtir est la chair du sisu
finlandais : «Je choisis des thèmes noirs, et je les traite en narrateur
positif, avec le plus de clarté possible, je cherche une solution à travers le
lecteur. Mon programme littéraire est simple : que le lecteur se sente bien et
qu'il s'améliore un peu.» En vérité, le lecteur se marre. Paasilinna ne se
refuse rien, il pousse à l'extrême ses caricatures, presque toujours
sympathiques. Il s'en prend, on l'a vu, à l'armée, mais aussi au clergé, à la
violence des villes, à la vanité de la civilisation occidentale, à la folie, à
la mort. Dans le Fils du dieu de l'Orage, il fait venir sur terre un dieu
tout droit sorti du Kalevala (sorte de saga finlandaise des dieux
traditionnels, reconstituée par Lönnrot), qui se réincarne dans le corps d'un
antiquaire et, à l'instar de Jésus, tente de reconquérir les âmes finlandaises à
la religion de son père, une charge à la fois contre les croyances païennes et
la hiérarchie luthérienne. Personne ne lui en tient rigueur : des foules
superstitieuses organisent des cérémonies à la gloire d'Ukko près de chez lui
tandis que les pasteurs l'invitent à discourir dans leurs temples. Son écriture directe, sa façon d'énoncer les incongruités comme des
évidences, la connaissance intime de son pays et la minutie de ses repérages
rendent ses livres accessibles à tous, tant aux amateurs d'une littérature de
distraction qu'aux explorateurs des limites de l'âme humaine, ce sont parfois
les mêmes. Le thème du dernier livre, dont le titre n'en cache rien, est le
suicide, c'est également une spécialité finlandaise, les jours de mauvais
sisu. Premier paragraphe : «Les plus redoutables ennemis des
Finlandais sont la mélancolie, la tristesse et l'apathie. Une insondable
lassitude plane sur ce malheureux peuple et le courbe depuis des milliers
d'années sous son joug, forçant son âme à la noirceur et à la gravité. Le poids
du pessimisme est tel que beaucoup voient dans la mort le seul remède à leur
angoisse. Le spleen est un adversaire plus impitoyable que l'Union soviétique»
(les trois quarts des livres d'Arto Paasilinna sont traduits en français par
Anne Colin du Terrail et lui doivent beaucoup). Bref, le président Onni
Rellonen, président de rien du tout sinon de quelques faillites dramatiques et
répétées, s'en va vers une grange en pleine forêt pour se tirer une balle dans
la tête. Dans la bâtisse délabrée, il trouve un colonel en train de se pendre,
et que le monde est petit. Ils se sauvent mutuellement la vie, constatant que
«tenter de se suicider rapproche les êtres». Le président et le colonel
Kemppainen arrosent ça et décident de passer une annonce dans le journal afin de
réunir les suicidaires de Finlande et voir venir. Ils reçoivent plus de six
cents réponses, organisent un symposium, cela s'impose, à Helsinki, et les
soixante participants les plus décidés (on en perdra pas mal en route)
s'embarquent en autocar pour un tour de l'Europe qui doit finir en apothéose par
un suicide collectif et spectaculaire. Aventures rocambolesques, alcool sans
limite et saunas éternels, désaccords et histoires d'amour, détermination
morbide contre espérance secrète, tout conduit au report de l'acte final, du cap
Nord à la pointe de l'Algarve. Reculer pour mieux sauter dans le vide. Mourra
bien qui mourra le dernier, nous rirons tous. La galerie de portraits est
saisissante mais ne fait pas qu'amuser la galerie, à travers la fable la
Finlande en prend pour son grade, et l'humanité tout entière, comme nous disait
Paasilinna : «Les Finlandais ne sont pas pires que les autres mais
suffisamment mauvais pour que j'aie de quoi écrire jusqu'à la fin de mes
jours.» Ecrire jusqu'à la fin de ses jours, c'est ça aussi le
sisu. Bon et mauvais «sisu» Ne cherchez pas, le sisu, c'est le sisu, c'est exclusivement
finlandais, proprement intraduisible, les Finlandais ont le sisu comme
les Portugais la saudade, on peut tourner autour, s'en faire une idée,
une idée toujours un peu vraie et toujours un peu fausse. L'éditrice finlandaise
de Paasilinna nous a dit : «Arto a le sisu, c'est la persévérance du
bûcheron, il y ajoute la chaleur humaine et l'intelligence.» Comme nous
n'étions pas convaincus, on a relu les guides qui nous accompagnaient : «Il y
a le bon sisu qui permet à l'individu de se surpasser, et le mauvais
sisu, qui se manifeste par un entêtement aveugle et un orgueil mal
placé» (le Routard), «Vertu cardinale, presqu'indéfinissable
(...), mélange d'ardeur et de patience, de violence et de placidité,
d'obstination et de bravoure, d'endurance et d'inconscience (...), sans
le sisu, les Finlandais n'auraient peut-être pas survécu à des siècles de
guerre et de famines, ni conservé leur identité propre envers et contre tout. Le
mauvais sisu se traduit par des manifestations d'entêtement, de colère et
de bouderie...» (le Petit Futé). C'est notre Arto tout craché. On rappelle
que sisu se prononce «sissou» et précise que en puhu suomea
signifie «je ne parle pas finnois», mais on s'en doutait un peu.
Arto Paasilinna
Petits suicides
entre amis
Traduit du finnois
par Anne Colin du Terrail.
Denoël, 304
pp., 20 €.
algré une paternité
revendiquée, un air de famille indiscutable et l'exercice incontesté du droit
d'auteur, Arto Paasilinna ne ressemble pas à ses livres et réciproquement. Les
romans sont drôles, légers, iconoclastes, picaresques, rabelaisiens et
marcelaimés, déconcertants et jubilatoires, aussi torchés que leurs personnages,
en un mot, ils sont finnois. Ils sont traduits en trente-six langues. Arto
Paasilinna est bourru, taciturne, las et professionnel, costaud, en un mot, il
est finlandais et ne parle que le finnois. Le finnois est une langue étrange, le
Finlandais est un homme étranger, ni russe ni scandinave, neutre à force de
perdre des guerres et des territoires, il travaille la semaine et boit le
dimanche, il danse le tango qu'il prend pour son hymne national, il fabrique des
téléphones portables et les jette le plus loin possible lors de joutes
populaires et désabusées, il a peur d'avoir froid et s'étuve au sauna (le seul
mot de sa langue qu'il a su exporter), il a peur d'avoir chaud et se jette
aussitôt dans la mer glacée. Il n'a peur de rien, surtout pas du travail, ni des
ours, ni des rennes, il tutoie le Père Noël. Il se croit à mi-chemin entre New
York et Saint-Pétersbourg que l'on voit de sa fenêtre. Soleil de minuit, nuit de
midi, le Finlandais a l'euro et le sisu (prononcez sissou, comme dans
trois francs six sous). Le Finnois est celui qui parle le finnois, le Finlandais
est citoyen de la Finlande, il peut parler le suédois (6 % des 5 millions de
Finlandais), seconde langue officielle du pays, ou le same, parlé par quelques
milliers de Sames qui n'aiment pas qu'on les traite de Lapons. La carte de
Finlande est en dentelle, 187 888 lacs, 179 584 îles.