Le malaise persistant des juifs de France

LE MONDE | 19.09.03

"Rupture", "choc", "fissure": les juifs de France cherchent les mots pour exprimer le changement qui est intervenu dans leur vie depuis le début de la deuxième Intifada, il y a trois ans. Ce malaise diffus est alimenté par la peur face aux actes de violence antisémites, vécus comme autant de remises en cause de leur appartenance à la nation. Il se traduit par une forme de repli communautaire, ou par la tentation de l'exil, en Israël pour l'alya (la "montée" vers l'Etat hébreu), mais aussi en Amérique du Nord. Des reproches sont également adressés aux médias, jugés partiaux dans le traitement de la crise du Proche-Orient. Depuis le printemps, les actes antijuifs ont diminué, mais les organisations demeurent vigilantes face aux agressions émanant plus désormais des jeunes musulmans que de l'extrême droite.

Inquiétude ? Mal-être ? Malaise ? Voilà maintenant trois ans que le diagnostic fait débat. Trois ans que les juifs de France, ces 500 000 à 600 000 personnes hâtivement regroupées sous l'appellation "communauté juive", s'interrogent sur la nature du sentiment qui les habite. Selon qu'ils soient parisiens ou provinciaux, originaires d'Europe de l'Est (ashkénazes) ou du bassin méditerranéen (séfarades), exposés ou non à l'antisémitisme, ils ne l'éprouvent pas avec la même acuité.

A l'heure où la situation se détériore à nouveau en Israël, nombre d'entre eux, y compris parmi les intellectuels, s'accordent cependant à dire que "quelque chose" a changé dans leur vie de Français depuis le début de la deuxième Intifada, en septembre 2000. Quelque chose qui a trait à la fois à Israël et à leur place dans la France d'aujourd'hui.

Définir ce sentiment n'est pas chose facile. Il se nourrit de peur face aux violences antisémites ; de rancœur à l'égard de la gauche, accusée, en son temps, de passivité ; de reproches aux journalistes, critiqués pour leur traitement du Proche-Orient... Sans oublier des interrogations à long terme : l'avenir de la laïcité et de la République.

Une enquête effectuée à la demande du Fonds social juif unifié (FSJU) auprès de 1 132 chefs de famille avait mis ce phénomène en évidence dès l'automne 2002. Mais avec la guerre en Irak la peur a gagné du terrain. Les écoles n'ont pas été épargnées, les universités non plus. Des manifestations d'extrême gauche ont viré à l'antisionisme, voire à l'antisémitisme. La communauté s'en est inquiétée, comme l'ont montré divers colloques organisés à Paris : "Quel avenir pour les juifs de France ?" (au Sénat), ou "Communautarisme : vers un ghetto imposé ?" (à l'Espace Rachi).

"MENTALITÉ D'ASSIÉGÉS"

Beaucoup ont vécu ces événements comme "un choc", voire comme une remise en cause de leur appartenance à la nation. D'où cette impression d'être devenus des citoyens à part, mis au ban d'une société qui avait auparavant effectué un important travail de mémoire sur la Shoah. "Il y a eu un ébranlement, une fissure, précise David Saada, directeur général du FSJU. Cela n'a pas touché que les 30 % de personnes engagées dans la vie communautaire, mais aussi, ce qui est nouveau, des gens éloignés du centre actif."

Les organisations communautaires, à commencer par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), le disent à mots plus ou moins prudents, mais la crainte ne vient pas, cette fois, de l'extrême droite. Elle émane plutôt de certains jeunes musulmans, sensibles à la cause palestinienne et prompts à s'afficher "antifeuj" (juif, en verlan).

Ce phénomène, s'il ignore les clivages droite-gauche, est particulièrement perceptible chez les séfarades, majoritaires (70 %) et toujours prêts à rappeler que la République avait fait d'eux des citoyens français en 1870 avec le décret Crémieux. Nombre d'entre eux, qui vivent dans l'appréhension d'un nouveau déchirement près de cinquante ans après la décolonisation de l'Afrique du Nord, s'estiment délaissés au profit des musulmans. Bien des discussions aboutissent à des démonstrations chiffrées, sur le thème "ils (les musulmans) sont 6 millions, nous ne sommes que 500 000 à 600 000". "A raisonner de la sorte, on finit par avoir une mentalité d'assiégés", regrette David, commerçant à Paris.

Au printemps, l'issue rapide du conflit irakien et les espoirs de paix au Proche-Orient ont pourtant eu un effet apaisant. En dépit d'une rechute au cours de l'été, les actes de violence antijuifs ont diminué. L'accalmie a gagné le front politique : le président du CRIF, Roger Cukierman, souvent taxé de populisme et de maladresse par ses adversaires, s'est réconcilié avec les socialistes et les Verts, mais pas avec l'extrême gauche altermondialiste.

La crise est-elle pour autant terminée ? Certains veulent le croire, à l'image du président du CRIF Rhône-Alpes, Alain Jakubowicz, selon lequel le sujet n'est "plus d'actualité". "Le sentiment d'abandon est jugulé", insiste la présidente de l'organisation de défense des droits de l'homme B'nai B'rith, Edwige Elkaïm. Le responsable du CRIF Marseille-Provence, Clément Yana, réputé pour son sens du dialogue, se montre également optimiste. "La tendance est à l'apaisement, constate-t-il,mais il faut rester vigilants, en isolant les extrémistes de tout bord. Nous devons dialoguer sans mettre un couvercle sur les problèmes."

Pour beaucoup d'autres, le mal persiste, même s'il est moins aigu qu'il y a quelques mois. Si les statistiques manquent, tout indique que la tentation de l'exil est réelle, que ce soit vers Israël ou l'Amérique du Nord. "On n'est pas encore sortis de la période de malaise", estime David Saada, de la FSJU. "La communauté est dans une situation post-traumatique, elle ne s'attendait pas au retour de bâton antisémite", précise Patrick Klugman, ex-président de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF, proche de la gauche), aujourd'hui membre du comité directeur du CRIF. "La fracture que l'on pouvait craindre n'a pas eu lieu, mais l'amour pour la République n'est plus aussi fusionnel qu'auparavant."

"RÈGNE DE L'ENTRE-SOI"

D'après M. Klugman, connu pour stigmatiser à la fois les "antifeujs" et les extrémistes juifs, le climat s'est "fortement détérioré" dans certaines universités où s'expriment, selon lui, les "frustrations accumulées depuis des dizaines d'années par la communauté maghrébine".

Dans ces conditions, les juifs n'auraient-ils pas tendance à se replier sur eux-mêmes ? "Mais nous sommes les victimes de cette communautarisation ! s'insurge Roger Cukierman. On se replie sur nous-mêmes parce que nous sommes attaqués ! Nous n'avons jamais agressé quiconque. Nous respectons la loi républicaine, l'hymne national, le drapeau français. Vous savez, j'étais aux Etats-Unis il y a quelques semaines. Vue de là-bas, la France est antisémite, c'est l'horreur absolue. Nous n'en sommes pas là, heureusement. La France n'est pas antisémite." Le président du CRIF poursuit : "Notre problème est circonscrit à quelques éléments marginaux. L'immense majorité des Français se comporte normalement et nous sommes en dialogue avec les responsables musulmans."

Le repli communautaire est malgré tout indéniable dans une partie de la jeunesse. "A Sarcelles ou à Créteil, certains vivent en Israël dans leur tête", constate M. Klugman. A ses yeux, cette situation est révélatrice d'une crise qui dépasse les seuls juifs. "Toute une frange de la population est en rupture, assure-t-il. Cela vient du fait qu'on a cassé le moule républicain, qui a si bien fonctionné pendant cent cinquante ans. Ce pays, qui a tant fait pour les juifs, ne se reconnaît plus lui-même."

D'où une affirmation identitaire de plus en plus marquée. A Marseille, par exemple, Emmanuel Nidam, le responsable local de l'UEJF, explique : "Le repli est énorme, on ne peut pas le nier. Ici, il y a maintenant des boîtes pour les Arabes, des boîtes pour les Juifs ! C'est le règne de l'entre-soi. Il est difficile de sortir de cette logique. Les gens ont pris des postures et s'y tiennent. Heureusement, il y a aussi des signes de rapprochement. Nous y travaillons sans cesse."

Les voix dissonantes ont pourtant du mal à se faire entendre. Toute critique du gouvernement d'Ariel Sharon est vite perçue comme de la défiance. Toute contestation de la direction du CRIF est ressentie comme une trahison. "Ecrivez bien que nous n'avons pas tous les mêmes opinions !", lance Valérie, étudiante en droit à Paris. Et tant mieux, car ce serait le triomphe du communautarisme !" "Toute la difficulté, conclut-elle, est de montrer aux juifs que ce qui leur arrive, les agressions, la violence, l'hostilité, arrive à tout le monde. En d'autres termes, ce n'est pas uniquement notre problème, même si nous le ressentons avec une sensibilité particulière, mais celui de la République dans son ensemble. Et jusqu'à preuve du contraire, la France reste notre pays."

Philippe Broussard

 

Ruée vers les écoles communautaires

De la maternelle au lycée, l'enseignement juif est en plein essor en France. Le Fonds social juif unifié (FSJU) recense 251 établissements sous contrat avec l'Etat sur l'ensemble du territoire. Pour l'année scolaire 2002-2003, ils accueillaient 25 884 élèves, auxquels il convenait d'ajouter environ 4 000 élèves scolarisés dans des établissements hors contrat.

Selon le FSJU, les effectifs ont connu une hausse de 31 % au cours des dix dernières années. 71 % de ces élèves sont scolarisés en Ile-de-France. Les chiffres de la rentrée 2003 ne sont pas encore connus mais ils devraient connaître une hausse d'au moins 3 %. David Saada, directeur général de la FSJU, affirme avoir constaté une "forte demande". Selon lui, "il devient difficile de trouver une place disponible dans une école juive".

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.09.03

 

Le nombre d'actes antijuifs diminue, le sentiment d'insécurité demeure

LE MONDE | 19.09.03

Des jets de pierres contre la synagogue de Villepinte (Seine-Saint-Denis). Des jeunes agressés à coups de bâtons dans le 19e arrondissement de Paris. Des croix gammées sur les murs d'un immeuble de Pantin... Semaine après semaine, le site Internet du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) tient la chronique de ce qu'il appelle les "actes hostiles". Même si la situation demeure à l'évidence tendue dans certaines banlieues (une synagogue a été profanée à Saint-Denis dans la nuit du 25 au 26 juillet), ces actes sont en diminution depuis quelques mois. Le renforcement des mesures de sécurité aux abords des lieux les plus sensibles explique en partie cette relative accalmie.

Il reste que les violences de ces trois dernières années ont largement contribué au malaise des juifs de France. Au cours du seul mois d'avril 2002, les services de police avaient recensé 119 actes et 448 menaces. Plusieurs grandes villes avaient été touchées, que ce soit Lyon (attaque à la voiture bélier contre une synagogue), Marseille (incendies d'une école et d'une synagogue), Strasbourg (jets de cocktails Molotov, profanation d'un cimetière) ou la région parisienne (agression de jeunes footballeurs à Bondy, incendies d'écoles et de cars scolaires). Dans un rapport remis fin mars au premier ministre, la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) concluait à un "brutal accroissement des actes antijuifs" sur l'ensemble de 2002 (193, soit six fois plus qu'en 2001).

Malgré la guerre en Irak, le début de l'année 2003 a été moins violent, selon le ministère de l'intérieur. Une cinquantaine d'actes antijuifs ont été recensés au cours du premier semestre, soit trois fois moins qu'en 2002. Cette baisse est toutefois accueillie avec prudence. "Nous restons vigilants, en particulier en ce qui concerne des cas individuels parfois très pénibles dans les quartiers difficiles", prévient Me Ariel Goldmann, avocat de profession, membre du bureau exécutif du CRIF et porte-parole du Service de protection de la communauté juive (SPCJ).

Ce service, créé en 1980, a été renforcé depuis l'automne 2000. Son champ d'action a été étendu au-delà de l'Ile-de-France. Il compte une vingtaine de permanents, chargés d'encadrer plus de 200 bénévoles, voire davantage en cas de besoin. On les croise devant les établissements scolaires, les lieux de culte ou d'exposition. Ils procèdent aux fouilles et vérifient l'identité des participants.

Selon Me Goldmann, le SPCJ ne ressemble "ni de près ni de loin à une milice". "Notre travail consiste à encadrer, à surveiller, sans se substituer à la police ni à la justice", précise-t-il. Le ministère de l'intérieur confirme qu'il entretient d'"étroites relations" avec le SPCJ, considéré comme un interlocuteur "fiable". Me Goldmann précise qu'aucun membre de ce service n'appartient au Betar ou à la Ligue de défense juive, deux organisations sionistes réputées "musclées".

Le SPCJ a également pour missions de financer les travaux d'aménagement (vidéo, grillages, portiques...) des lieux communautaires et d'assurer le recensement des "actes hostiles".Un numéro vert (le 0800-18-26-26) permet au public de signaler tout incident, quel que soit son degré de gravité. "Au début de la guerre en Irak, nous recevions plusieurs dizaines d'appels par jour, poursuit Me Goldmann. Depuis, c'est plus calme. Nous aimerions maintenant que les enquêtes aboutissent, que les coupables soient arrêtés, ce qui est rarement le cas."

Accalmie ou pas, le sentiment d'insécurité demeure en banlieue parisienne. De nombreux juifs voient l'avenir avec pessimisme, à l'image de Harry, mécanicien à Sarcelles (Val-d'Oise) : "Il y a eu comme une rupture,explique-t-il. Avant, Arabes et juifs pouvaient être copains dans mon quartier. Maintenant, c'est presque impossible. Un Arabe qui est vu avec un juif est considéré comme un traître. Les parents ont peur de laisser sortir leurs gosses. Tout a changé ici. C'est chacun pour soi : les juifs, les Arabes, les Noirs."

Ce sentiment d'insécurité se nourrit aussi de mots, d'insultes. La parole antijuive s'est à l'évidence libérée et banalisée, comme l'a constaté Valérie, enseignante de français dans un collège public des Hauts-de-Seine et mère de deux adolescents : "Les élèves arabes utilisent le mot "juif" comme la suprême injure, comme s'ils disaient "ordure" ou "excrément de la terre". Quand j'interviens, ils répondent que c'est pour rire. Mes enfants eux-mêmes trouvent cela anodin ! Afin d'éviter les problèmes, je leur ai demandé de ne pas dire qu'ils sont juifs. Moi-même, alors que je n'ai jamais été agressée ou insultée, je le cache. En cours, il est difficile d'aborder certains sujets. Impossible, par exemple, d'organiser un débat sur le racisme sans que cela tourne au racisme. Quand je leur fais étudier un livre évoquant la Shoah, je sens chez certains élèves un climat d'hostilité."

Philippe Broussart

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.09.03

 

La vision "caricaturale" des médias en accusation

LE MONDE | 19.09.03

Ce rejet entraîne un repli vers la presse ou les radios "amies".

"Désinformation" . Le mot revient dans toutes les conversations. Bien des juifs de France, y compris parmi les responsables associatifs et les intellectuels, critiquent la façon dont la plupart des médias traitent les événements du Proche-Orient. Ces reproches ne concernent pas seulement la presse d'extrême gauche, souvent taxée d'antisionisme, voire d'antisémitisme. Ils visent aussi d'autres médias, moins marqués politiquement. Le Monde n'échappe pas au phénomène. Pas plus que l'Agence France-Presse (AFP), parfois surnommée l'"Agence France-Palestine". Quant à France 2, elle est vouée aux gémonies pour avoir filmé, puis diffusé, le 30 septembre 2000, la mort d'un Palestinien de 12 ans, Mohamad El Dirah, dans les bras de son père.

Selon leurs détracteurs, ces médias ont une vision manichéenne du conflit entre les "bons" Palestiniens et les "méchants" Israéliens. "Les journalistes traitent un problème compliqué avec des idées simples", résume Gérard Unger, responsable de la commission médias au Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). M. Unger estime que certains journalistes, "en particulier les jeunes envoyés spéciaux des chaînes de télévision", méconnaissent le sujet et manquent de recul. D'après lui, les correspondants permanents, en poste à Jérusalem ou à Tel-Aviv, ont une "attitude plus nuancée".

Dans son texte de présentation des "Douze heures pour l'amitié France-Israël", organisées en juin porte de Versailles, à Paris, le président du Consistoire de Paris, Moïse Cohen, écrivait : "Lorsque Israël fait l'objet d'une désinformation médiatique, c'est le peuple juif tout entier qui est critiqué." Cette phrase illustrait bien le climat d'hostilité, et parfois de paranoïa, régnant depuis septembre 2000. Il est notamment reproché aux médias d'avoir préparé le terrain, par leur présentation "caricaturale" du conflit, aux violences antijuives commises en France par des jeunes d'origine maghrébine.

SUCCÈS DES SITES "FEUJ"

Même si de nombreux observateurs modérés constatent, comme M. Unger, que l'heure est plutôt au "rééquilibrage", la blessure est profonde. A tel point que lors de ces mêmes "Douze heures", la lutte contre la "désinformation" faisait figure de priorité. Ainsi, l'Union des patrons et des professionnels juifs de France (UPJF) distribuait gratuitement des cassettes vidéo d'un reportage dénonçant l'attitude de France 2 dans l'affaire du petit Mohamad et laissait entendre que ce dernier aurait été tué par des balles palestiniennes et non israéliennes.

Ce rejet, attisé par la frange la plus radicale de la communauté, entraîne un repli vers les médias "amis", qu'il s'agisse des stations de radios (Radio J, Radio Shalom, Judaïque FM...) ou de la presse. Les sites Internet "feuj" (juif, en verlan) connaissent, eux aussi, un franc succès auprès des jeunes, sensibles à leur démarche identitaire. Citons par exemple Communauté on line, TOP J, Feuj World ou encore le très populaire Feuj City, un portail créé au printemps 2000 à Marseille. Feuj City, qui organisait-il y a encore quelques mois l'élection de "mister feuj" ou de "miss feuj", propose également un "dictionnaire feuj", des forums de discussion, des "recherches de sites feujs", ainsi que des dossiers liés le plus souvent à des sujets d'actualité. L'un de ces dossiers est consacré aux "journalistes français qui ont touché le fond", un autre à la "désinformation du Monde".

Philippe Broussart

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.09.03

 

Vers Israël ou l'Amérique, la tentation du départ à l'étranger

LE MONDE | 19.09.03

Ils sont partis au cœur de l'été, comme s'il s'agissait d'un simple départ en vacances. Mais ni David ni sa femme n'ont l'intention de revenir un jour habiter à Marseille. Accompagnés de leurs deux filles, ils ont quitté leur bel appartement pour s'en aller vivre en Israël. Bien sûr, ils auraient pu choisir les Etats-Unis ou le Canada, deux pays qui semblent attirer de plus en plus de candidats à l'exil, mais ils ont préféré les environs de Jérusalem, accomplissant ainsi ce que les juifs appellent leur alya, c'est-à-dire la "montée" vers Israël.

Rien ne prédisposait pourtant David à engager pareil changement de cap l'année de ses 30 ans. Marseille est sa ville, ses parents y vivent, ses amis aussi, et il se rappelle avoir grandi dans les "écoles de la République", sans "jamais connaître le moindre problème"lié à sa judéité.

Dès lors, pourquoi renoncer à une vie sociale très intense et à une bonne situation dans l'entreprise familiale de confection ? "Quelque chose s'est brisé en moi au début de l'année, confie-t-il. Lors d'une manifestation, j'ai vu la haine et l'antisémitisme dans le regard des gens. J'en avais les larmes aux yeux. L'absence de réaction des pouvoirs publics m'a choqué. Et je ne suis pas le seul ! Quatre autres familles sont parties en même temps que nous. Ne croyez pas que ce soit avec joie, au contraire ! Je reste profondément français mais il arrive un moment où il faut prendre une décision. Le monde musulman se radicalise et la France n'échappe pas au phénomène..."

Le besoin de partir étant plus fort que la crainte de l'insécurité et de la crise économique en Israël, David a suivi la procédure habituelle des candidats à l'alya. Il s'est d'abord adressé à l'Agence juive, un organisme israélien chargé de conseiller les émigrants. Ces derniers peuvent suivre des cours d'hébreu et bénéficient, sur place, d'une aide financière.

PASSAGES À L'ACTE LIMITÉS

Ces derniers temps, les antennes de l'Agence à Paris, Lyon, Marseille, Nice et Toulouse ont connu une intense activité. Le nombre annuel d'alya, qui tournait autour de 1 100 jusqu'en 2001, a atteint 2 566 en 2002. Une aubaine pour les autorités de l'Etat hébreu, confrontées à des difficultés démographiques. Dans un entretien accordé en juin au magazine marseillais Le Peuple, l'un des membres de la commission mondiale de l'alya, Ariel Azoulay, se réjouissait : "Il existe en France une majorité de juifs, souvent venus d'Afrique du Nord, qui ne trouvent plus leur place dans la République française, qui était auparavant ouverte, pluraliste, et qui permettait d'être un bon Français tout en respectant son culte et son appartenance au peuple juif."

La plupart des représentants communautaires sont loin d'être sur cette ligne. Ils assurent au contraire qu'il ne faut pas accorder une importance excessive à ce phénomène. De fait, les chiffres doivent être abordés avec prudence : après tout, ces départs ne concernent chaque année que 0,3 à 0,5 % d'une communauté évaluée à 500 000 personnes (575 000 en incluant les conjoints non juifs des couples mixtes). Yitshak Quenan, responsable des bureaux de l'Agence juive de Marseille, Nice et Toulouse, reconnaît que ce taux est peu élevé. "Les juifs sont bien intégrés en France, juge-t-il. Ils se renseignent, c'est vrai, mais les passages à l'acte demeurent limités."

Le cas de David le Marseillais serait-il exceptionnel ? Il est surtout révélateur des angoisses d'une partie de la communauté. Le délégué général de l'Agence juive, Olivier Rafowicz, peut en témoigner, lui dont les services reçoivent "plus de 100 appels par jour", ne serait-ce que pour des renseignements : "L'inquiétude est indéniable. C'est même le malaise le plus profond depuis la seconde guerre mondiale. Les juifs français savent que l'option Israël existe pour eux."

ÉTATS-UNIS OU CANADA

Mais il existe aussi d'autres "options", pour ceux qui en ont les moyens : les Etats-Unis et le Canada. Le phénomène est difficilement quantifiable mais tout indique que les juifs de France sont de plus en plus nombreux à se renseigner sur la marche à suivre pour émigrer, à plus ou moins long terme, vers ces pays considérés comme "sûrs". Les raisons invoquées sont sans surprise : "la montée de l'insécurité", "l'antisémitisme" ou "l'avenir des enfants".

Michel, lui, a choisi Israël, et la ville de Natanya, malgré les risques d'attentat. En accord avec son épouse et ses deux enfants, cet architecte de 43 ans, installé sur la Côte d'Azur, a déménagé en juillet. "Ce n'était pas un coup de tête, assure-t-il, mais une décision mûrement réfléchie. Notre place n'était plus en France, bien que nous y ayons beaucoup d'amis, juifs et non juifs. Ce pays va mal, et les juifs ne sont pas les seuls à le dire. Notre départ est lié à un climat général... J'en ai gros sur la patate. Je ne pense pas que je resterai français de cœur."

Les jeunes ne manquent pas parmi les candidats à l'exil. Là encore, le phénomène n'est pas nouveau ; il confine même à la tradition pour bien des bacheliers, désireux d'aller poursuivre leurs études en Israël. "Je ne m'enfuis pas !, lance ainsi Michaël, 17 ans, sur le point de quitter Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Simplement, j'ai deux "chez moi" : ici et là-bas." Ses amis Yossi et Mickaël ont également programmé leur voyage, "par idéal sioniste, et non dans le but de fuir", précisent-ils d'emblée. Ces jeunes, issus de milieux favorisés, ont l'habitude de traverser la Méditerranée. Comme beaucoup d'autres, ils ont"là-bas" de la famille ou des amis, et soulignent volontiers le "lien très fort" existant entre les juifs de France et l'Etat hébreu.

Cet attachement est tout aussi perceptible dans des quartiers plus modestes, comme à Sarcelles (Val-d'Oise). Harry, un mécanicien de 20 ans, rêve de rallier ce pays où ni lui ni ses parents n'ont jamais mis les pieds. "Vu d'ici, confie-t-il, c'est un peu un rêve, un endroit magique. Quand les gens en ont les moyens, ils se tirent !"Lui-même a déjà pris sa décision : "Dans moins de deux ans, j'aurai fait mon alya."

Philippe Broussart

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.09.03