Imre
Kertész : "L'Europe de l'Ouest a tort"
NÉPSZABADSÁG - Budapest (Hongrie)
Traduit
par Mohammed Ibn Guadi
IMRE KERTÉSZ Je trouve très regrettable que les relations entre
l'Europe et les Etats-Unis se soient aussi gravement détériorées.
L'Europe se dupe. Parlons ouvertement : elle fait comme si l'Union européenne
n'était pas une association qui exploite, comme si les Etats-Unis étaient
les seuls à spolier le monde et à oeuvrer pour la globalisation. Or
l'Europe fait de même, puisque sa vie économique repose sur les privilèges
dont elle s'est dotée au cours des siècles, en tirant profit aussi
bien du tiers- que du quart-monde et du cinquième monde. Les
intellectuels de gauche ne veulent rien savoir. J'appelle cela de la cécité.
Le plus dangereux, cependant, c'est le déchaînement de l'antiaméricanisme,
dont les racines sont profondes. Il n'est pas exclu que certains Européens
veuillent même réviser nos expériences de la Seconde Guerre mondiale.
Vous pensez aux Allemands ?
Je pense à tous les Etats européens. Les Allemands sont de loin
les plus modérés. Ces Etats oublient que, sans les Etats-Unis, ils
n'auraient jamais pu se débarrasser de deux dictatures : celle de
Hitler et celle de Staline. Sans l'Amérique, la France serait peut-être
aujourd'hui un Etat socialiste, une république populaire. Ils oublient
également que c'est l'équilibre des forces aménagé pendant la guerre
froide qui a permis l'enrichissement tranquille de l'Europe occidentale.
Je ne dis pas que l'Europe doive se prosterner devant les Etats-Unis,
mais je soutiens que, sans l'Amérique, il ne peut y avoir de politique
européenne. Ces relations politiques peuvent connaître des désaccords
déclenchés par des gouvernements ou des dirigeants inadéquats, mais,
en Europe et aux Etats-Unis, il y a des régimes démocratiques. Leurs
dirigeants sont renvoyés tous les quatre ans. Et, en cas de mécontentement
populaire, plus souvent même. Un conflit politique passager ne doit pas
conduire à une rupture profonde dans les relations de deux cultures qui
se nourrissent, en définitive, l'une de l'autre.
La dictature fait partie de la problématique irakienne. Or les
intellectuels de gauche se sont souvent trompés dans leurs jugements
concernant les dictateurs...
Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, la gauche a perdu ses
repères. Certains, après avoir soutenu aveuglément un système
stalinien pervers, portent maintenant le drapeau de l'antimondialisme,
dont personne ne sait ce qu'il signifie au juste. Ils ont trouvé leurs
boucs émissaires : les Etats-Unis et Israël.
Selon Bernard-Henry Lévy, l'antiaméricanisme masque en réalité
l'antisémitisme.
Sous l'apparence de la critique de la politique de l'Etat d'Israël,
nous assistons à la naissance d'un nouvel antisémitisme européen.
Distinguons bien les choses. Il ne s'agit pas de ne pas critiquer Israël.
On peut le faire quand ses dirigeants ne sont pas à la hauteur. Mais
Israël est un régime démocratique qui fonctionne : c'est un fait.
Derrière les critiques de l'Etat d'Israël, on distingue un nouvel
antisémitisme. Or cela concerne ma vie, mon existence. La question
n'est pas de savoir si Israël peut gagner ou perdre une guerre elle est
de savoir que le but est d'anéantir Israël comme entité. Et, après
l'expérience de la Shoah, c'est un avertissement : il n'y a pas qu'Israël
qui soit menacé, la communauté juive d'Europe l'est tout autant.
La crise irakienne a créé des remous en Europe centrale et
orientale. Cette région aurait donc des valeurs propres ?
Oui. Le problème, c'est que les principes fondateurs de l'Europe
n'ont pas encore pris forme. Alors qu'ils sont en voie de formation,
Jacques Chirac a jugé opportun de remonter les bretelles aux nouveaux
membres. Il est possible que ces derniers n'aient pas agi avec
diplomatie. Néanmoins, la politique française condescendante qui,
pendant l'entre-deux-guerres, a eu des résultats aussi catastrophiques
que Munich et l'allégeance ignominieuse à Hitler ne devrait pas réapparaître
aujourd'hui sous la forme d'un rappel à l'ordre arrogant.
Est-ce à dire qu'en Europe centrale nous ne sommes pas assez mûrs
pour vivre selon les valeurs occidentales ?
Il ne s'agit pas de cela. L'Europe occidentale a hésité pendant
plus d'une décennie à accueillir l'Europe centrale dans la famille.
Les petits Etats de la région se sentaient abandonnés. Les tapes sur
l'épaule distribuées par les Occidentaux étaient vécues comme des
signes de condescendance destinés aux parents pauvres. Exclus de
l'Union européenne, et alors que la guerre battait son plein dans les
Balkans, ils se sentaient profondément inutiles. Ce à quoi ils ont répondu
par le nationalisme. Nous en avons vu les formes les plus extrêmes dans
les Balkans. Faut-il en rappeler la dernière illustration
bouleversante, l'assassinat de Zoran Djindjic ? J'ajoute que l'Europe
occidentale est également à son déclin. Des gouvernements populistes
y prennent le pouvoir, là-bas aussi, sur fond de nervosité à l'égard
des étrangers.
Propos recueillis par Péter Dunai
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