Geneviève Jurgensen

Vingt ans pour sauver des milliers de vies

Ces 16 et 17 mai, pour la première fois, la Ligue contre la violence routière, fondée il y a vingt ans, et les pouvoirs publics organisent une journée de sensibilisation nationale « 24 h pour sauver 24 vies ». A cette occasion, Geneviève Jurgensen, fondatrice et porte-parole de la Ligue, se retourne sur deux décennies d’un combat difficile, parfois douloureux, mais qui est finalement à l’origine d’un indéniable progrès.

   « J’avais tout juste trente trois ans et je nageais dans le malheur. C’était après la perte de mes deux petites filles de quatre et sept ans, Elise et Mathilde, qui ont été tuées par un jeune homme, dans un accident de voiture. » C’était le 30 avril 1980. Le combat de Geneviève Jurgensen contre la violence routière a cette origine terrible, qu’elle n’évite jamais d’évoquer. Pour donner à connaître l’étendue de la catastrophe, faire comprendre les causes de celle-ci et partager son indignation.

   La jeune mère -c’était alors le plus important pour elle- se souvient des trois années qui ont précédé la création de la Ligue contre la violence routière, en mai 1983. « Les scènes les plus fortes, qui restent gravées dans ma mémoire, c’est, par exemple, ces recherches que nous menions dans les administrations, pour trouver des informations et des expertises sur les accidents de la route, ces découvertes qui nous faisaient dresser les cheveux sur la tête. Apprendre, ainsi, que mille enfants de moins de quinze ans étaient tués sur la route, chaque année, cela fait un choc. A l’époque, personne ne le savait, personne ne s’en souciait ! »

   Geneviève dit « nous », parce que, dès le début, elle ne fut jamais seule. Son mari, architecte, et ses proches, furent d’emblée à ses côtés pour la soutenir dans son engagement. Elle dit : « On a réussi à absorber, familialement, le surhumain ». Mais il y eut, aussi, la superbe rencontre avec Francine Cicurel, une jeune linguiste qui venait de perdre sa fille de 12 ans, Liora. « A huit jours de distance, nos enfants avaient connu le même destin. Nous étions voisines, mais je ne la connaissais pas. Elle avait écrit une lettre, dans le bulletin municipal de notre arrondissement parisien, où elle s’adressait à tous les habitants. C’est ma mère qui m’a signalé ce texte, avec beaucoup de précaution, de peur d’aviver ma douleur. Quand je l’ai lu, chaque mot m’a touché. Elle nous disait : Vous l’avez peut-être vue rêver devant les vitrines, pour choisir une barrette pour ses longs cheveux… Encore aujourd’hui, ce sont des mots qui disent le contraste entre cet univers de petite fille et celui dans lequel des brutes nous avaient noyées. »

   La maman de Mathilde et Elise a aussitôt écrit à celle de Liora, qui lui a tout de suite téléphoné. « Je suis allée la voir chez elle, se souvient Geneviève Jurgensen, déjà très enceinte de mon troisième enfant. Moi, j’étais gênée d’être enceinte ; Francine était gênée d’être dans une maison où il y avait encore des enfant, alors qu’il n’y en avait plus chez moi… » De son côté, la mère de Geneviève a pris contact avec celle de Francine, et elle sont devenues amies. Un peu plus tard, les enfants de Francine sont aussi devenus les amis des deux nouveaux enfants de Geneviève. « C’est Noël que nous passons ensemble, toujours, et les échanges de photos, de courriers, de mails… »

   Geneviève dit souvent « nous », parce que sans l’amitié de Francine Cicurel, elle affirme qu’elle n’aurait rien fait. Cette amitié, qui s’est ensuite étendue à tant d’autres personnes réunies dans la cinquantaine d’associations départementales de la Ligue, a galvanisé la volonté d’agir de la jeune mère endeuillée. « Il ne suffit pas, dit-elle, que la cause soit juste, il faut aussi un accord profond sur la façon de la défendre. Cette façon, si j’essaie de la définir, c’est la volonté d’aborder les choses par la douceur, dans la continuité de ce que nous avions vécu avant les accidents. » La méthode semble avoir eu un certain succès. « Aujourd’hui, le chiffre de 8000 morts par an sur les routes est devenu insupportable pour presque tout le monde. Il y a vingt ans, celui de 13 000 morts ne choquait personne. La première réussite de la Ligue, c’est d’avoir rendu les chiffre insupportables, d’avoir suscité l’indignation, éveillé les consciences. »

   La fondatrice de la LCVR se souvient d’avoir commencé son action en se présentant, en janvier 1982, aux législatives partielles, dans la circonscription des 2e et 3e arrondissements de Paris. Le score fut modeste (1,5%), mais le mouvement était lancé. « On faisait des réunions sous les préaux des écoles, raconte Geneviève, avec nos maris, nos amis et l’inévitable inspecteur des Renseignements généraux. On dessinait chez nous nos affiches, dont le slogan était « Qui a tué les 1000 enfants ? » On a touché les gens. » Vingt ans plus tard, à Pâques 2003, Jacques Chirac lui a décernée la légion d’honneur. « Cela a donc pris vingt ans pour que notre cause soit élevée à cette dignité. Autrefois, les 13 000 morts, on appelait ça « les chiens écrasés ». Cela n’intéressait pas les journalistes, ni la classe dirigeante. »

   Ces vingt années furent souvent dures à vivre. Geneviève dit combien le premier prix à payer fut d’avoir à « parler de chauffards pendant vingt ans, ce qui n’a aucun intérêt ». Elle se retourne, aujourd’hui, sur cet accaparement de sa vie : « Tout ce temps donné à dénoncer la dangerosité de ces Messieurs, et parfois Mesdames, les délinquants du volant, a été volé au soin des miens, à la rêverie, à la lecture des auteurs que j’aime, à l’insouciance. Ils nous ont, quelque part, doublement gâché la vie. » Cependant, les milliers de militants de la Ligue ont le sentiment que personne n’aurait combattu la violence routière à leur place, et certainement pas selon leur « façon », selon l’idéal de douceur symbolisé par les petites filles de Geneviève et Francine. Même si, « par moment, il a fallu être implacable ».

   Aussi, peu à peu, les premiers succès furent au rendez-vous. La porte-parole de la LCVR relève : « En 1990, lorsque la loi est passée, qui rendait obligatoire d’attacher les enfants dans des sièges spéciaux, ce fut un encouragement formidable. Quand j’ai commencé à voir des sièges-bébé à l’arrière des voitures, comme j’ai pensé à mes filles ! Ce succès, c’était comme un cadeau de Mathilde et Elise aux petites filles et petits garçons de leur âge. Mon mari et moi étions très émus. » Puis, ce fut aussi la baisse du taux délictuel d’alcoolémie, de 1,2 g par litre à 0,8 g. « Je me souviens de la satisfaction de ceux qui, parmi nous, avaient été victimes de l’alcoolisme au volant », témoigne Geneviève. De même, elle se souvient de ce « moment impressionnant », en 1992, lorsque les camionneurs ont paralysé la France, pendant plusieurs semaines, pour empêcher le vote de la loi instaurant le permis à point. « Les vedettes des journaux télévisés s’appelaient Tarzan et Nanard. Je suis allée plusieurs fois au 20 heures pour dire à Tarzan et Nanard de rentrer chez eux. J’ai été reçue par Mitterrand. La loi a été votée. »

   Dernier « progrès » constaté, la chute accélérée des accidents mortels depuis que Jacques Chirac a déclaré, le 14 juillet dernier, que la sécurité routière était devenue le premier de ses « chantiers personnels ». Selon Geneviève Jurgensen, le gouvernement n’a cessé de confirmer, dès lors, cet engagement et « on a vu les vies humaines sauvées par centaines ». « C’est tout de même fabuleux ! », s’exclame-t-elle. La fondatrice de la Ligue n’en revient toujours pas d’entendre des membres du gouvernement reprendre ses propres mots à propos de la « violence routière ». Elle est cependant certaine que cette nouvelle attitude des pouvoirs publics est beaucoup due à cette « façon haute de voir les choses », celle de ses amis de la Ligue, qui a fini par éclairer l’ensemble de la société.

Antoine Peillon