Jean-Pierre Vernant : « (…) toute cette joie de vivre dans l'amitié, dans un monde de liberté (…) »

Printemps 1976
L’héroïsme, en temps de guerre, a ce prix terrible : la souffrance et la mort. Nul mieux que Jean-Pierre Vernant, un autre grand héros de l’époque, aujourd’hui professeur honoraire d’histoire de la mythologie grecque au Collège de France, ne le dit si clairement : « Celui qui vit son existence, sa propre personne, sur ce mode-là consistant à choisir de mettre tout en jeu, soi-même, afin de se montrer, de se démontrer, de se prouver que justement, on est vraiment un homme sans accommodement, sans lâcheté, alors celui-là est sûr de mourir jeune. » Reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1937, ce tout jeune professeur devenu soldat s’engage dans la Résistance dès le premier jour de la démobilisation de 1940. A Toulouse, où il assure encore un temps ses cours au lycée avant d’entrer dans la clandestinité, Jean-Pierre Vernant devenu « Lacome » ou « Berthier », assure très vite le commandement des formations paramilitaires de Combat, de Libération et des Francs-Tireurs lors de l’invasion de la zone sud par les Allemands (novembre 1942), avant de prendre la direction des Force Françaises de l’Intérieur (FFI) en Haute-Garonne.
Aujourd’hui, après tant d’années consacrées à réinventer de fond en comble l’Histoire de la Grèce antique, mais aussi à se battre en faveur des « dissidents » persécutés dans l’ex-Union soviétique, pour la défense de l’enseignement du grec et des lettres classiques, le grand savant accepte plus volontiers de se retourner sur ses années de guerre que tous ceux qui l’ont connu à l’époque qualifient, sans détour, d’héroïques. Lors d’une conférence sur « Achille, l’idéal de l’homme héroïque », donnée devant les élèves et professeurs du lycée Clemenceau de Nantes, le philosophe a dévoilé, en puisant dans la mythologie mais aussi certainement dans son expérience de combattant, le sens profond de l’héroïsme : « Pourquoi ai-je fait tant de choses, de luttes, dont il ne restera rien ? Comment est-ce que je pourrais arriver, par un exploit, à quelque chose qui me mette à part par rapport au commun des mortels, non comme un dieu, mais comme si l’éclat divin était venu se poser sur moi, moi être humain, comme la beauté d’Aphrodite sur une belle jeune fille, et c’est comme si soudain la vie humaine était éclaircie, devenue autre, unique, comme si la vie humaine devenait autre aussi par l’héroïsme de certains combattants. »
Poussant jusqu’au bout son intuition sur la beauté, voire la vitalité, de l’héroïsme, même au prix de la mort du héros, Jean-Pierre Vernant fait presque une confidence : « Voilà, je crois, un des sens de la mort héroïque et ceci nous invite à comprendre que dans cet effort, la vie, le bonheur de la vie, le courage, la force, l’impétuosité, la jeunesse, le plaisir amoureux sont les vraies valeurs. » Revenant plus directement à ses propres souvenirs, le grand historien précise sa pensée : « Dans la Résistance, pendant un moment, j'ai exercé un important pouvoir. En septembre 1944, quand je remplace Serge Ravanel, je dois commander à 45 000 hommes ; je dirige les neufs départements du Sud-Ouest. Avant-guerre, j'avais mes groupes d’amis qui pensaient comme moi. Pendant la guerre, je me suis trouvé proche de gens qui étaient des militants catholiques, ou même qui avaient été membres de l’Action française. Le fait d'avoir pris ensemble, avec passion, des risques très grands m'a conduit à ne plus les voir de la même façon, et moi, je ne suis plus exactement le même depuis. Je n'ai plus porté le même regard sur les chrétiens ni même sur les nationalistes, à certains égards, dès lors qu'ils sont devenus presque automatiquement mes amis, c'est-à-dire mes proches de par notre engagement commun dans des choses d'une importance considérable. Et l'amitié, c'est aussi cela: s'accorder avec quelqu'un qui est différent de soi pour construire quelque chose de commun. »
L’héroïsme, même guerrier, trouve donc une de ses meilleures sources dans l’amitié. Et surtout, conclut l’ancien résistant, dans le choix de la vie : « Pétain ne suscitait pas seulement en moi une réaction à ce qu'il y a de plus noir et de plus haïssable, mais symbolisait le crétinisme, la bêtise grotesque. J'étais là, et il y avait contre lui toute ma jeunesse, mes copains, les filles que j'ai connues, les chansons, le Front populaire, les vacances, les auberges de la jeunesse, toute cette joie de vivre dans l'amitié, dans un monde de liberté, d'espoir, de joies, de jeux. »
Antoine Peillon, le 22 novembre 2002

Printemps 1976
Jean-Pierre Vernant, grand résistant et helléniste, est mort
LE MONDE | 10.01.07 | 11h01
Jean-Pierre Vernant est mort mardi 9 janvier, à son domicile, à Sèvres (Hauts-de-Seine). Celui dont les travaux ont bouleversé le regard sur l'homme et le monde de la Grèce antique, du CNRS (1948) à l'Ecole pratique des hautes études (1958), puis au Collège de France (1975), venait d'avoir 93 ans.
Né à Provins (Seine-et-Marne) le 4 janvier 1914, Jean-Pierre Vernant reste orphelin à 8ans, après la mort de sa mère, puisqu'il n'a pas connu son père – ce qui lui fit dire qu'il ne savait pas trop ce qu'est le complexe d'Œdipe. Une boutade, puisque, même recomposée, la figure paternelle fut décisive. Engagé volontaire dans l'infanterie aux premières heures de la Grande Guerre, Jean est mort au front en 1915. Cet agrégé de philosophie, qui avait dû renoncer à la carrière universitaire pour reprendre l'entreprise de presse que son père avait fondée à Provins à la fin du XIXe siècle, sut défendre avec Le Briard les options éthiques d'une lignée d'intellectuels engagés dans le siècle, anticléricaux, voire antireligieux, et dreyfusards de la première heure. Un héritage que ses deux fils, Jacques et Jean-Pierre, reçus tous deux majors de l'agrégation de philosophie – un exploit inédit ! – n'eurent de cesse d'assumer. Quand l'aîné, Jacques, dénonce à l'été 1939 la signature du pacte germano-soviétique, Jean-Pierre, le cadet, rappelle que "le vrai courage, c'est, au-dedans de soi, de ne pas céder, ne pas plier, ne pas renoncer. Etre le grain de sable que les plus lourds engins, écrasant tout sur leur passage, ne réussissent pas à briser". Partager cette profession de foi suffit à vous faire adopter comme frère d'armes, puisque la résistance ne peut qu'être un combat, pour soi et les autres.
"SE FAIRE GREC AU-DEDANS DE SOI"
D'entrée, la vie de Jean-Pierre Vernant semble placée sous le signe de la fraternité. Son frère d'abord et les cousins et cousines font de l'enfance à Provins un univers de joyeuse bande s'égaillant dans le jardin familial; les études à Paris, au lycée Carnot, puis l'hypokhâgne à Louis-le-Grand n'y changent rien, sinon que le cercle des"frères" s'élargit aux militants antifascistes qui font avec lui dès février 1934 le coup de poing au Quartier latin contre les tenants de l'Action française, comme aux activistes et sympathisants communistes, dont il partage le violent rejet du nationalisme.
Si son frère reste sur les marges, "Jipé" s'engage – il n'acceptera toutefois jamais aucune responsabilité au sein du parti, même s'il conserve sa carte jusqu'en 1970, exerçant de l'intérieur la critique du dogmatisme qui ruine la généreuse philosophie de l'idéal communiste, au point qu'il se "réfugie" dès 1948 sur les terres de la Grèce ancienne. Pour mieux conserver cet espace de liberté et cette marge de manœuvre intellectuelle refusés au sein du PCF aux penseurs du contemporain. Un retrait moins paradoxal qu'il n'y paraît, puisque c'est en essayant "de se faire grec au-dedans de soi", dans ses façons de penser et ses formes de sensibilité, qu'il a retenu les leçons dont il s'est fait l'infatigable passeur : l'exigence d'une totale liberté d'esprit, dont le crible critique ne reconnaît ni dogme ni interdit, le credo en une participation de l'individu à une communauté d'égaux qui fait autant l'homme que le citoyen, la fascination pour la beauté du monde, qu'il convient de recevoir avec cette gratitude qui arme les champions.
Pour ces joutes, amorcées dès la vingtième année, il faut une hygiène d'athlète. Le jeune homme, qui fut, adolescent, sociétaire du Racing, foulant la cendrée des stades et avalant les longueurs de piscine, quand il n'affrontait pas l'océan à Saint-Jean-de-Luz, part à la découverte des reliefs, à pied et en bande. Toujours ce compagnonnage qui définit une famille d'esprit, la seule qui vaille. Culottes courtes et sac à dos, il parcourt les Alpes – ce grand randonneur devait du reste, sitôt après l'agrégation, en 1937, être affecté lors de son service militaire au 6erégiment des chasseurs alpins–, d'autres horizons plus lointains aussi, de la Corse à la Grèce, qu'il découvre à l'été 1935, en pleine dictature de Metaxas. Dans la volonté de rencontrer les Hellènes, le contexte politique lui importe davantage que la confrontation physique au berceau de la culture occidentale; pas de révérant retour aux sources donc, même s'il finit par gravir l'Acropole. De fait, c'est en anthropologue qu'il arpente ces terres pour lui nouvelles, au nom d'une universelle fraternité humaine dont il mesure alors la force, et dont le souvenir l'éblouit encore.
Fraternité reste le maître mot avec l'épreuve de la guerre. Démobilisés à Narbonne à l'été 1940, les frères Vernant, en marge d'un activisme qui commence par la distribution de tracts qu'ils impriment eux-mêmes, retrouvent leur vocation première : l'enseignement. L'aîné est affecté à Clermont, le plus jeune à Toulouse. C'est là que Jean-Pierre rencontre réellement Ignace Meyerson, inventeur de la psychologie historique, dont il a suivi les cours en Sorbonne avant guerre et qu'une amie de sa femme Lida lui a adressé à Narbonne. Il devient dès lors son disciple. Comme lui, il entre dans l'Armée secrète et, au sein du mouvement Libération Sud, travaille à la libération du territoire.
Plus tard, les mêmes soutiens l'entraînent à d'autres équipées – intellectuelles celles-là : grâce à Jean Bottéro et Elena Cassin, Jacques Gernet, Luc Brisson et Jean Yoyotte, la Mésopotamie, la Chine, Rome et l'Egypte rencontrent la Grèce. Au nom de l'amitié et d'une préoccupation commune : le comparatisme.
AVANCÉES "SUR LA FRONTIÈRE"
Dès le début des années 1960, le groupe d'amis se réunit une ou deux fois par mois, dans une salle du Musée Guimet. On y débat de grands problèmes : le pouvoir, la guerre, Dieu, et chacun présente succinctement la physionomie de la question dans son espace d'études. Séances de travaux pratiques d'un comparatisme dont ils inventent les règles. Deux ou trois ans de cette pratique et chacun se convainc qu'il serait bon d'institutionnaliser l'aventure. Le Centre, que Vidal-Naquet devait placer sous la figure tutélaire de Louis Gernet, père de l'anthropologie historique, naît en 1964.
Premières enquêtes : Terre et occupation du sol, divination et rationalité, la mort et les morts… Le monde officiel des hellénistes est distant, voire haineux devant ces avancées "sur la frontière", mais rien ne peut enrayer le mouvement, d'autant que d'autres, ailleurs (Jean Bollack à Lille, Pierre Lévêque à Besançon), travaillent dans le même sens.
Et l'élève de Meyerson peut mesurer, malgré l'hostilité des sorbonnards, la fécondité et la divulgation à l'étranger des pistes amorcées par la bande. Le courant a bientôt son adresse éditoriale. Grâce à l'engagement de François Maspero, qui publie en 1965 Mythe et pensée chez les Grecs, dans la collection de Vidal-Naquet "Textes à l'appui". Certes, c'est le philologue Georges Dumézil qui commande d'abord à Vernant un court essai pour la collection des PUF "Mythes et religions" : ce sera Les Origines de la pensée grecque (1962) – "Un livre 'contre' puisque cette machine de guerre était autant dirigée contre le PC que contre les tenants du 'miracle grec'". Mais c'est la disparition de Gernet, la même année, qui sert de déclic. Le recueil des articles du maître attendu par Les Belles Lettres n'intéresse plus l'éditeur et serait resté dans les cartons sans la générosité et l'intelligence de Maspero. Désormais, les élèves de Vernant savent où prendre leur envol : Nicole Loraux, Alain et Annie Schnapp, François Hartog, François Lissarrague, Françoise Frontisi-Ducroux, Pauline Schmitt-Pantel, Hélène Monsacré…
En marge de cette aventure collective, Vernant, dont la renommée internationale s'impose bien avant la distinction suprême – la médaille d'or du CNRS en 1984 –, fut aussi un défenseur acharné du grec. Toujours mobilisé par la défense des langues anciennes, dont il s'alarmait de la mort programmée par les options scolaires, le philosophe y voit plus qu'un enjeu d'érudition, le problème de la dette envers les origines. "Notre monde n'est compréhensible que si on cherche comment ça a été fabriqué." Relayée par les mondes romain et arabe, la civilisation grecque participe d'un creuset méditerranéen, matrice humaine, où Vernant tente de "comprendre ce qui aujourd'hui est précieux". Ce qui mérite d'être passé au fil des générations. Comme le témoin d'un relais entre égaux. C'est cette mission que Jean-Pierre Vernant s'est choisie, et qu'il a impeccablement remplie, avec l'ardeur d'un esprit libre en résistance.
Philippe-Jean Catinchi

Printemps 1976
Un antimilitariste en Résistance
LE MONDE | 10.01.07 | 11h01
Sous les drapeaux depuis trois ans, le militant communiste Jean-Pierre Vernant écoute à Narbonne, au côté de son frère Jacques, l'allocution par laquelle Pétain annonce, le 17 juin 1940, qu'il faut cesser le combat et qu'il a demandé un armistice. Les deux frères pleurent de dépit et ne mordent pas un instant à l'hameçon. Dès qu'ils le peuvent, ils confectionnent des papillons qu'ils collent la nuit dans la ville audoise. Jean-Pierre Vernant se remémorait, à la fois fier et amusé, deux slogans que son frère et lui, reçus l'un comme l'autre premiers à l'agrégation de philosophie en 1935 et 1937, avaient alors laborieusement conçus : "La France est dans l'eau sale. C'est la faute à Laval" et – dans le climat d'anglophobie consécutif à Mers el- Kébir – "Vive l'Angleterre pour que vive la France !".
Démobilisé en août 1940, nommé professeur au lycée de Toulouse fin novembre, Jean-Pierre Vernant y retrouve son maître Ignace Meyerson, grâce auquel il côtoie la Résistance intellectuelle de la ville. Très vite, un groupe se forme autour de lui. Chaleureux, séduisant, ouvert, Vernant, qui ne reçoit aucune directive du PCF, sonde les potentialités toulousaines pour tisser ses réseaux.
Au début de 1942, via son frère et Jean Cavaillès, il entre avec ses amis dans le mouvement Libération de zone sud, dont il dirige les groupes paramilitaires à Toulouse. Quand est créée l'Armée secrète, cet antimilitariste patenté en devient le chef départemental pour la Haute-Garonne. Tout en exerçant son métier d'enseignant, il organise coups de main, sabotages et transports d'armes. Le colonel Berthier travaille à forger et à consolider un appareil militaire efficace. Au printemps 1944, il dirige les Forces françaises de l'intérieur au niveau départemental. Après le 6 juin, il prend le maquis et prépare, en liaison avec Serge Ravanel, la libération de Toulouse. Le 19 août, il y entre à la tête de ses hommes. Fin septembre, il est chef FFI de la région R4.
De sa Résistance, Jean-Pierre Vernant ne parlait d'ordinaire pas. Il ne l'évoquait pas si aisément non plus devant ceux qui l'interrogeaient à ce sujet. Non qu'il fût difficile d'accès. On entrait intimidé dans son bureau du Collège de France ; on en ressortait étonné que le tutoiement ait été d'emblée de mise et confondu par une simplicité qui n'était pas feinte. L'entretien décanté, il fallait pourtant se rendre à l'évidence : en dépit d'un abord avenant, il livrait peu de chose sur cette période cruciale. Peut-être parce qu'il redoutait de passer pour un ancien combattant radoteur. Plus probablement parce qu'il tenait à cette expérience comme à la prunelle de ses yeux ; il avait partagé là une intimité hors pair avec des camarades choisis, et sans doute cet orateur incomparable craignait-il, en ne trouvant pas les mots justes, de la trahir. C'est seulement au soir de sa vie qu'il se résolut à écrire avec retenue et dans un registre réflexif sur cette histoire singulière. Cette modestie et cette réserve dissimulaient un parcours résistant éclatant qui lui avait valu de se voir décerner en janvier 1946 la croix de la Libération.
Laurent Douzou

Belle-Ile-en-Mer, été 1978
Verbatim
"Il faut se projeter vers ce qui est étranger"
LE MONDE | 10.01.07 | 11h01
« Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c'est se perdre et cesser d'être. On se connaît, on se construit par le contact, l'échange, le commerce avec l'autre. Entre les rives du même et de l'autre, l'homme est un pont."
Ces phrases simples, sur lesquelles s'achève La Traversée des frontières, figurent sur une borne du Pont de l'Europe, qui relie Strasbourg à Kehl. Elles résument en fait la leçon d'un savant, philosophe devenu anthropologue et historien. Dans sa préface aux "contributions à une psychologie historique", réunies par Riccardo Di Donato, Passé et Présent (1995), Vernant esquissait son itinéraire intellectuel en soulignant l'incessant mouvement entre le temps étudié et celui de l'étude. "Quand un chercheur entreprend de promouvoir un nouveau champ d'études, les problèmes qu'il est conduit à se poser au cours de son enquête sont plus ou moins l'écho des grandes interrogations qui travaillent le corps social dans son ensemble concernant son identité, le passé où il s'enracine, ses responsabilités présentes, l'avenir dont il est porteur. Entre passé et présent, distance certes. Mais comment penser l'un sans l'autre ?"
Affaire de lien(s). De passerelles. Circulation nécessaire pour éviter les scléroses, s'affranchir des dogmes. Un défi pour maître tisserand. Platon ne voit-il pas l'édification de la cité comme un art du tissage, fruit de la tension entre la chaîne et la trame qui opère seule le miracle ? En disciple de Meyerson et de Gernet, Vernant pensait que c'est par l'art d'accorder entre eux les opposés, sinon les extrêmes, que se noue le lien social, que naît ce tissu uni et partagé dont l'éducation permet d'assurer la transmission.
C'est le sens de la philia des Anciens grecs, cette amitié qui tisse le lien entre soi et l'autre, comme à une autre échelle, entre espace privé et sphère publique, préservant la singularité de chacun tout en forgeant une communauté homogène.
Sans doute est-ce cette conviction qui est aussi une conscience qui fit la force de la réécriture des mythes grecs qu'il proposa avec L'Univers, les dieux, les hommes, offrant à tous le don oratoire d'un savant qui captivait ses étudiants comme son petit-fils Julien, pour qui il se fit conteur, lorsque le futur historien n'était qu'un enfant avide de compréhension et de rêves. Ecoutons : "Au palais, en ville, le pied d'olivier installé au cœur de la maison dans la terre d'Ithaque, dans le jardin, à la campagne, toute cette végétation continûment entretenue, voilà qui fait le lien entre le passé et le présent. Les arbres plantés jadis ont grandi. Comme des témoins véridiques, ils marquent la continuité entre le temps où Ulysse était un petit garçon et le temps où, maintenant, il est au seuil de la vieillesse. En écoutant cette histoire, ne faisons-nous pas la même chose, ne relions-nous pas le passé, le départ d'Ulysse, au présent de son retour ? Nous tissons ensemble sa séparation et ses retrouvailles avec Pénélope. D'une certaine façon, le temps par la mémoire est aboli, alors même qu'il est retracé au fil de la narration. Aboli et représenté parce qu'Ulysse lui-même n'a cessé de garder en mémoire le souvenir de l'Ulysse de sa jeunesse."
Philippe-Jean Catinchi
"Il regardait la lune avec les yeux des Grecs"
LE MONDE DES LIVRES | 11.01.07 | 11h46 • Mis à jour le 11.01.07 | 11h46
La disparition de Jean-Pierre Vernant (Le Monde du 11 janvier) laisse un vide d'autant plus sensible qu'elle suit de peu celle de son ami et complice Pierre Vidal-Naquet, le 28 juillet 2006. Quatre spécialistes des civilisations antiques - Charles Malamoud, Claude Mossé, Eva Cantarella et François Lissarrague - témoignent de la singularité du savant et de son humanité exceptionnelle en se pliant aux règles d'un questionnaire concis.
Comment avez-vous rencontré Vernant, l'homme comme l'oeuvre ?
Charles Malamoud : C'est par Pierre Vidal-Naquet que j'ai connu les écrits de Jean-Pierre Vernant dans les années 1965-1966. Jean-Pierre Vernant, c'est aussi grâce à Pierre que je l'ai rencontré. En Mai 68, à la Sorbonne. Je dois dire qu'après la mort de Pierre Vidal-Naquet cet été, après la disparition de Vernant mardi, j'ai le sentiment que mes points d'appui se dérobent, que je suis cerné par le néant, ou du moins que je suis désormais un survivant. Nous allons nous ressaisir et nous dire que ce XXe siècle d'épouvante a eu aussi sa grandeur tragique puisqu'il a produit des témoins, des penseurs comme ceux qui viennent d'entrer dans l'histoire. Vernant était mon aîné de quinze ans : il avait donc pour moi le statut et la stature d'un maître ; de plus il avait été acteur et combattant pendant cette guerre qu'enfant je n'avais fait que subir. Pour moi le maître était donc aussi une figure héroïque et un homme étonnamment doué pour le bonheur. Un bonheur dont l'amitié était une composante essentielle.
Claude Mossé : La première fois que j'ai rencontré Jean-Pierre Vernant, c'était dans le bureau de mon directeur de thèse, André Aymard. Je le connaissais comme un grand résistant et aussi comme un communiste atypique à travers ses articles de l'hebdomadaire Action. Je découvris alors qu'il s'intéressait aussi à la Grèce en préparant une thèse sur le travail en Grèce. Bien qu'alors enseignant en province, j'eus l'occasion de le rencontrer plusieurs fois, mais l'une de ces rencontres eut sur moi un effet extraordinaire. Car, à partir d'un article de Charles Parain sur la lutte des classes dans l'Antiquité, il évoqua ma thèse qui venait de paraître et en fit en quelques mots une analyse qui me laissa éblouie tant il me faisait dire des choses intelligentes. Ce fut le début de ce qui allait devenir une grande amitié et en même temps l'origine du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes.
Eva Cantarella : J'ai rencontré Vernant à travers son oeuvre, avant de le rencontrer personnellement. La lecture de Mythe et pensée chez les Grecs, en 1965, a été foudroyante. Ce n'était pas un simple livre, c'était un programme de recherche, une invitation à approcher les Grecs d'une façon nouvelle, dont les antiquisants - surtout les plus jeunes - avaient besoin pour sortir de ce qui paraissait alors comme une sorte de sclérose des études classiques. Ce que proposait Vernant était un "retour aux Grecs". Bien sûr, pas les Grecs "du miracle", mais l'homme grec, cet homme "que l'on ne peut pas séparer du cadre social et intellectuel dont il est à la fois le créateur et le produit". C'était la promesse d'une histoire intérieure liée à l'histoire des civilisations. J'ai fait sa connaissance, en 1980, à l'occasion du séjour à Paris d'un autre grand savant, aujourd'hui disparu, Arnaldo Momigliano. Cette rencontre fut un nouveau foudroiement : autant que le savant, l'homme était extraordinaire. Ce qui n'arrive pas souvent...
François Lissarrague : J'ai lu Les Origines de la pensée grecque en 1969, sur le conseil de François Aron, qui recommandait aux étudiants d'"agreg" de le lire mais de ne pas le citer dans les copies. Plus tard, j'ai suivi les cours de "Jipé" au Collège de France quand j'ai été nommé en lycée à Paris.
Que pensez-vous que ce philosophe ait apporté de décisif aux sciences humaines ?
Ch. Ma. : C'est bien en philosophe, en effet, que Vernant s'est formé aux études grecques et à l'histoire. Ce qui me semble son principal apport, c'est l'idée de l'anthropologie historique. Il y a aussi l'idée que le comparatisme est possible non pour faire apparaître des ressemblances entre deux cultures qu'on peut rapprocher parce qu'elles sont en quelque sorte apparentées, mais pour travailler sur des notions, des objets intellectuels dont on éprouve la validité et que l'on affine en voyant quel sens ils peuvent avoir dans des contextes différents. Bien sûr, il faut savoir choisir. Ce qui m'a surtout retenu, ce sont les travaux de Vernant sur le sacrifice, le corps des dieux et l'image. L'idée aussi que dans un ensemble culturel donné, il faut savoir mettre en lumière les tensions autant et plus que l'harmonie. Enfin et surtout, Vernant donne l'exemple d'une rationalité qui se consacre à l'étude de ce qui chez les hommes est irrationnel.
Cl. Mo. : Philosophe, Vernant l'était certes, mais sa formation marxiste impliquait de ne pas séparer la philosophie du contexte qui l'avait vu naître en Grèce ancienne. Un contexte pour lui d'abord lié à la naissance du politique. Son premier livre, Les Origines de la pensée grecque, mettait en évidence la relation entre l'apparition de la cité et l'existence d'un lieu central où s'affrontaient les opinions contradictoires. En cela, il s'affirmait comme le disciple de Louis Gernet, dont la thèse sur la naissance du droit grec avait mis en évidence cette relation. C'est à partir de l'analyse de l'oeuvre du "physicien" Anaximandre, que Vernant démontra comment s'était développée en Grèce une pensée "rationnelle". Il devait par la suite nuancer son analyse, mais l'histoire des sociétés et le fonctionnement du politique demeuraient toujours au coeur de sa démarche, comme en témoigne encore La Traversée des frontières.
E. C. : Vernant a été élève d'Ignace Meyerson, le fondateur de la psychologie historique, et a travaillé à côté de Gernet, autre grand antiquisant ; il a aussi été très proche de Lévi-Strauss. En utilisant des outils de travail traditionnellement ignorés des spécialistes du monde ancien, il a changé les perspectives et permis de découvrird' "autres Grecs". Pour citer une des ses phrases que j'aime, je dirais qu'il nous a enseigné à regarder "la lune avec les yeux des Grecs". Il a ouvert la route à l'anthropologie du monde antique. A mes yeux, son oeuvre a été révolutionnaire.
F. L. : C'est en effet en philosophe que "Jipé" a réfléchi sur les questions d'anthropologie historique. Et c'est ce décalage qui a été fécond ; en introduisant le comparatisme, en mettant la Grèce à distance, il a rendu possible une anthropologie de la Grèce ancienne, qui a servi autant aux hellénistes qu'aux anthropologues, si le terme s'est aujourd'hui banalisé.
Dans le domaine des images, Vernant nous a permis de déplacer le problème classique de l'"art" grec vers une interrogation sur le statut de l'image et de la figuration dans le monde grec ancien.
Personnellement, de quoi vous sentez-vous redevable envers lui ?
Ch. Ma. : Je n'en finirai pas de reconnaître mes dettes à son égard. Ma dette intellectuelle, je l'ai esquissée. Ma dette personnelle peut se résumer ainsi. Son intervention a été décisive dans mon élection à la Ve section de l'EPHE. Plusieurs de mes travaux parmi ceux qui ont le plus compté pour moi ont été d'abord présentés sous forme d'exposés au séminaire de Vernant, notamment mes idées sur les honoraires sacrificiels, sur les mythes fondateurs de la société divine, sur les représentations et spéculations concernant le corps des dieux. L'attention avec laquelle Vernant écoutait, l'art qu'il avait de résumer ce que j'avais dit en lui donnant une profondeur que je ne soupçonnais pas sont pour moi à la fois un modèle et un souvenir infiniment précieux.
Cl. Mo. : J'évoquais l'impression que me fit la façon dont Vernant avait su dégager de ma thèse des analyses que je n'avais fait qu'entrevoir. Depuis, je n'ai cessé de le lire et d'apporter à ce qui au départ relevait de ma part d'un marxisme un peu élémentaire et d'une démarche d'historienne traditionnelle les nuances nécessaires pour mettre en particulier en lumière les contradictions d'un système politique sans équivalent dans les autres mondes anciens, à savoir la démocratie.
E. C. : Je me sens envers lui redevable de bien des choses. Entre autres, de m'avoir aidée à découvrir l'altérité : pas seulement celle des Grecs, mais aussi celle des Romains. L'apport de ses travaux a largement dépassé le seul monde des spécialistes de la Grèce, il a été fondamental pour tous ceux qui travaillent sur le monde ancien, quelle que soit leur spécialité. En ce qui me concerne, grâce à lui, j'ai pu approcher les textes juridiques romains "en me dépaysant", et j'ai découvert un droit romain bien plus intéressant que celui qu'on m'avait appris dans une perspective "présentiste" (cette historicisation d'un présent qui se suffit à lui-même, comme le définit François Hartog), c'est-à-dire le droit romain nécessaire pour être avocat aujourd'hui.
F. L. : Outre qu'il m'a ouvert les yeux et l'esprit, il a été un merveilleux lecteur, un auditeur qui a su me faire comprendre ce que j'essayais de faire maladroitement. Attentif à chacun, quel qu'il soit, sans distinction de hiérarchie et de pouvoir, il nous a mis en situation d'égalité et nous a, collectivement, associés à son aventure grecque.
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Charles Malamoud est directeur d'études honoraire à la section des sciences religieuses de l'Ecole pratique des hautes études. Derniers livres parus : Féminité de la parole. Etudes sur l'Inde ancienne (Albin Michel, 2005), et La Danse des pierres (Seuil, 2005).
Claude Mossé est professeur émérite de l'université Paris-VIII où elle enseigna l'histoire grecque. Dernier livre paru : Périclès. L'inventeur de la démocratie (Payot, 2005).
Eva Cantarella est professeur de droit grec et de droit romain à l'université de Milan. Dernier ouvrage paru en français : Ithaque. De la vengeance d'Ulysse à la naissance du droit (Albin Michel, 2003).
François Lissarrague est directeur d'études à l'EHESS en anthropologie historique. Dernier ouvrage paru : Vases grecs. Les Athéniens et leurs images (éd. Hazan, 1999).
Propos recueillis par Philippe-Jean Catinchi
Article paru dans l'édition du 12.01.07
Bibliographie sélective
Chez Maspero : Mythe et pensée chez les Grecs (1965) ; Mythe et société en Grèce ancienne (1974) ; Religion grecque, religions antiques (1976) ; Religion, histoires, raisons (1979).
Chez d'autres éditeurs : Les Origines de la pensée grecque (PUF, 1962) ; La Mort dans les yeux (Hachette, 1985) ; L'Individu, la mort, l'amour (Gallimard, 1989) ; Mythe et religion en Grèce ancienne (Seuil, 1990) ; L'Univers, les dieux, les hommes. Récits grecs des origines (Seuil, 1999).
Les Mémoires : Entre mythe et politique (Seuil, 1996) et La Traversée des frontières (Seuil, 2004).
Avec Pierre Vidal-Naquet : Mythe et tragédie en Grèce ancienne (tome 1 : éd. Maspero, 1972 ; tome 2 : La Découverte, 1986) ; Travail et esclavage en Grèce ancienne (Complexe, 1988).
Avec Marcel Détienne : Les Ruses de l'intelligence (Flammarion, 1974) ; La Cuisine du sacrifice en pays grec (Gallimard, 1979).
Sous la direction de Jean-Pierre Vernant : L'Homme grec (Seuil, 1993) ; Mythes grecs au figuré, de l'Antiquité au baroque (Gallimard, 1996).
Histoire
«Il a vécu et est mort en philosophe»
Par François HARTOG
QUOTIDIEN : jeudi 11 janvier 2007
Elève de Jean-Pierre Vernant, né en 1946, François Hartog occupe la chaire d'historiographie antique et moderne à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il rend ici hommage à son maître.
«I l est un temps pour parler, pour écrire, et un temps pour se taire.» C'est sur ces mots que Jean-Pierre Vernant achevait la préface de son dernier livre, la Traversée des frontières, en octobre 2004, s'excusant auprès de son lecteur «de les avoir mêlés et confondus une dernière fois» dans ces pages où, «imprudemment, il lui arrive d'effacer les frontières entre les âges de la vie». Cette voix vigoureuse, chaleureuse toujours, un peu cassée dans les dernières semaines, qui s'est si souvent élevée depuis la fin des années 30 jusqu'à aujourd'hui, nous ne l'entendrons plus. Vernant, c'était une parole lumineuse, généreuse et une présence évidente, impressionnante.
A l'automne, il avait encore tenu à prendre la parole et à honorer deux engagements, les deux derniers, disait-il. Car il était, ô combien ! un homme de parole. A l'occasion de la republication des Tribulations d'un idéologue de son vieux copain de Résistance et de militance, Victor Leduc, il était venu parler à la maison de l'Amérique latine à Paris. Le 23 octobre, il était à Aubervilliers, pour raconter Ulysse aux élèves du lycée Le Corbusier. Ainsi, avec courage et beaucoup d'élégance, il rappelait une fois encore par ces deux repères, le sens d'une existence : les tribulations d'un militant et les errances d'Ulysse, l'engagement politique et les origines de la cité, la Résistance et la mort du héros homérique, la Russie et la Grèce ancienne. Non pas l'un puis l'autre, mais l'un et l'autre, le présent et le passé lointain, constamment mais sans la moindre confusion.
Des livres de Vernant, écrits dans une langue classique, rigoureuse mais sans la moindre raideur, il conviendra de reparler bientôt, mais, en cet instant où le silence tombe, c'est le côté socratique de l'homme que j'évoquerai, l'homme d'agora, celui qui engageait la conversation en tous lieux et avec chacun, celui pour qui la pensée passait par l'échange d'une parole vivante, celui qui, dans une conférence ou un cours, se donnait à fond, prenait des risques, totalement concentré et présent à lui-même et, du même mouvement, aux autres qu'il captivait.
Quand meurt un ami, un homme qui vous a fait le don immérité de vous recevoir en son amitié, on ne veut, on ne peut évoquer que quelques images et quelques instants. Je ne sais si vivre c'est apprendre à mourir, mais cet homme, que la vie n'avait pas épargné, a su mourir. Admirablement entouré, il a traversé ses dernières semaines avec retenue, simplicité, sans se payer de mots (mais il ne l'a jamais fait), avec une belle dignité, alors que la maladie rongeait le corps. Jusqu'à la fin, il a reçu amis et visiteurs, a répondu au téléphone, reprenant ou continuant la conversation avec les uns et les autres, s'enquérant de tous et de chacun. Cet agrégé de philosophie, engagé dans l'action à 26 ans, devenu helléniste (mais à la suite de la double rencontre d'Ignace Meyerson et de Louis Gernet) a fait de la philosophie non une profession, mais «un mode d'existence». Il a vécu et il est mort en philosophe.
Histoire. Editorial
Simplicité
Par Jean-Michel THENARD
QUOTIDIEN : jeudi 11 janvier 2007
Ses amis l'appelaient «Jipé» et quand ils parlaient de lui, cela donnait envie d'être l'un d'eux. Jean-Pierre Vernant avait beaucoup réfléchi sur l'amitié. «On se fabrique soi-même avec ce que sont les autres et on découvre les autres à partir de ce qu'on est soi», disait-il en racontant combien son expérience de la Résistance lui avait appris sur le sujet. Vernant était un juste. Un parcours rectiligne, un engagement qui n'a jamais failli, une recherche d'idéal qui n'a jamais dévié et cette simplicité qui est le lot des plus grands. L'homme avait un goût farouche pour la liberté, la sienne et celle de la Cité. Compagnon de la Libération en 1944, il devient surtout compagnon de la libération des esprits, celle qu'offre la connaissance de soi, de son époque et de ses origines. Comment penser l'avenir sans chercher la clé dans le passé ? Cette recherche du lien, Vernant n'a cessé d'y travailler. Il révolutionne l'hellénisme en pistant l'homme grec et ses mythes anciens pour comprendre le passage de l'Occident à la rationalité. L'épopée d'Homère, les tragédies de Sophocle, autant d'interrogations sur l'homme et le monde, le juste et le vrai, la liberté et le destin qui font écho au présent d'une raison occidentale toujours bousculée par le religieux. Vernant était le conteur formidable du mystère de nos origines intellectuelles. Celles qui se rappellent à nous chaque jour, jusqu'à la présente présidentielle où s'invite une démocratie participative qui prend sa source à Athènes. Les tristes qui moquent l'inutilité de l'enseignement du grec, du latin et de la philosophie voient disparaître un adversaire. Les autres, ceux qui savent que plus on cherche à conquérir l'inutile, plus on touche au sens de la vie, viennent de perdre leur premier de cordée.
Histoire
Jean-Pierre Vernant, fin de l'Odyssée
Redécouvreur de la Grèce antique, le philosophe est mort mardi à 93 ans.
Par Robert MAGGIORI
QUOTIDIEN : jeudi 11 janvier 2007
C'était un guerrier grec. D'aucuns l'ont certes vu en orateur et en savant, certains en militant politique, en pétitionnaire et en manifestant, infatigable marcheur de la gauche d'autres, même, en conducteur téméraire et parfois inconscient de voitures branlantes, sillonnant allégrement, sans souci des bordures, les ruelles de Belle-Ile, en marin-pêcheur ou en cuistot, assaisonnant quelque bar avec autant de science que d'amour. Mais c'était un guerrier grec. Grec par l'esprit, tout entier possédé des mythes, de la culture, des religions hellénistiques. Guerrier par la volonté, par cette force qui le faisait se mettre en colère, gronder, s'insurger contre la moindre injustice. Il était dur et tendre, raffiné et gouailleur, on l'imaginait ne parler que des dialectes de l'Attique, habiter de hautes sphères, et il l'était la simplicité même, parlant d'Ulysse ou d'Athéna comme on parle autour d'un apéritif de la pluie et du beau temps, de football ou du petit qui grandit. Guerrier grec: monsieur le professeur Vernant, détenteur de la chaire d'études comparées des religions antiques au Collège de France, «colonel Berthier», chef des Forces françaises de l'intérieur (FFI) de Toulouse et de Haute Garonne, puis de toute la région du Sud-Ouest. Protecteur de la liberté, chercheur de la vérité.
De la philosophie à la Résistance
Entre sa vie de militant politique et sa vie de chercheur, Vernant n'a jamais dressé de murs: il n'a fait que nourrir l'une par l'autre, traquant la politique qui est dans le mythe et dénichant les mythes que fait naître la politique, recherchant dans les mondes passés des Lumières pour le monde présent, tentant de rassembler le maximum de vérité pour pouvoir dresser des fortifications autour de la liberté. Ces dernières années, souvent frappé par des deuils, il s'était quelque peu mis en retrait. Il était là comme une invisible présence, une conscience, certes pas un modèle il en eût ri mais une exigence morale: ne pas considérer que tout se vaut, ne pas baisser la tête, ne pas accepter qu'on touche à ce qui fait la dignité de l'homme, faire que jamais l'optimisme de la volonté ne soit anéanti par le pessimisme de l'intelligence. Et, de fait, Jean-Pierre Vernant a rendu plus intelligents non seulement des générations d'étudiants mais tous ceux qui, un jour, ont ouvert l'un de ses livres. De son oeuvre, tous s'accordent à dire qu'elle a fait «redécouvrir la Grèce». Et il n'est pas un seul secteur des sciences humaines et de la philosophie qui n'ait intégré ce que Vernant a dit du mythe, du passage du mythe au discours rationnel, de la naissance de la cité démocratique, de la religion comme univers mental avec son outillage symbolique et sa logique propre, des interpénétrations du social et du religieux.
Jean-Pierre Vernant est né le 4 janvier 1914, à Provins, en Seine-et-Marne. Son grand-père dirigeait un journal républicain et anticlérical, le Briard. Il ne connaît pas son père, agrégé de philosophie, qui héritera du Briard et, engagé comme 2e classe dans l'infanterie, sera tué lors de la Première Guerre mondiale. Il perd aussi sa mère très jeune. Il fait toutes ses études secondaires au lycée Carnot, et sa «prépa» à Louis-le-Grand. Il étudie la philosophie à la Sorbonne, et est reçu premier à l'agrégation, en 1937 comme son frère Jacques, deux ans plus tôt. Les années passées au Quartier latin sont à la fois les années d'intense fréquentation de Platon, de Diderot et de Spinoza, et, déjà, des années de lutte antifasciste, au sein des Jeunesses communistes. Mobilisé, il reste dans l'armée jusqu'à la débâcle. Depuis le 30 novembre 1939, il est marié à Lida Nahimovitch. L'arrivée de Pétain ôte tous ses doutes sur la nécessité du combat. Il se lance avec son frère ils sont alors à Narbonne dans l'impression, la distribution et l'affichage de ses premiers papillons: «Vive l'Angleterre tant que vive la France» ou «Le mot d'ordre de l'Internationale fasciste: traîtres de tous les pays, unissez-vous.» Son entrée dans la clandestinité se fait par l'intermédiaire de son frère Jacques, qui était à Clermont-Ferrand avec Jean Cavaillès. Quelque temps après, Lucie et Raymond Aubrac prennent contact avec lui et lui demandent d'assumer la responsabilité des groupes paramilitaires du mouvement Libération pour la Haute-Garonne. «Il ne me semblait pas qu'il y avait coupure entre ma façon de penser philosophiquement et mon engagement politique. Une notion aussi essentielle à la philosophie que celle de philia l'amitié , n'est pas étrangère à ce qui se passait dans les réseaux de Résistance! Nous avions des raisons politiques de nous battre, et des raisons vitales: ma femme était juive, comme beaucoup de camarades. Mais ce qui était essentiel aussi, c'était le groupe lui-même, la manière dont se créent les canaux de communication, les noyaux d'affection, les complicités, la camaraderie, la confiance, le dévouement réciproque ; la manière dont "quelque chose" circule pour créer une communauté. Les Grecs représentaient cela sous la forme d'un daimôn ailé, qui va de l'un à l'autre. Encore aujourd'hui je les appelle mes copains», déclarait-il à Libération en septembre1996.
Une entrée fracassante
Après la guerre, il adhère au PCF (qu'il a quitté une première fois en 1937), et, entre 1946 et 1948, devient «journaliste» et tient la page de politique étrangère d' Action. Avec le Parti, ses rapports sont assez tempétueux. Vernant est terrorisé parce qu'était alors la «section idéologique» du Parti (où il est qualifié de «termite»), supporte mal le centralisme démocratique et l'absence de liberté de parole. Dès 1956, il fera partie de l'«opposition interne», puis quitte le Parti, auquel il appartient ensuite de nouveau, jusqu'en 1970. Il enseigne la philosophie: d'abord à Toulouse puis à Paris, au lycée Jacques-Decour. Chercheur au CNRS entre 1948 et 1957, il continue son engagement politique, contre la guerre d'Indochine, puis contre la guerre d'Algérie. En 1964, il fonde le Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes (Centre Louis-Gernet), qu'il dirigera jusqu'en 1985. A partir de1957, il est aussi directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études. En 1975, il est élu au Collège de France.
Son entrée sur la scène intellectuelle, fracassante, se fait en 1962, date de publication (PUF) des Origines de la pensée grecque. Vernant sait évidemment ce qu'il doit à Claude Lévi-Strauss et à Georges Dumézil, mais l'apport de ce livre puis de Mythe et pensée chez les Grecs, de Mythe et société en Grèce ancienne, de ceux qu'il écrira avec Pierre Vidal-Naquet ( Mythe et tragédie en Grèce ancienne ou la Grèce ancienne, en trois volumes) et Marcel Detienne (les Ruses de l'intelligence. La métis des Grecs) est vraiment nouveau.
Les légendes et les mythes grecs cassés
Jean-Pierre Vernant veut comprendre comment était historiquement apparue en Grèce la pensée rationnelle. Mais, faisant sien l'héritage de Louis Gernet, helléniste, spécialiste du droit grec et sociologue, ami intime de Marcel Mauss, et d'Ignace Meyerson, fondateur de la psychologie historique dont l'influence sera décisive, il casse les schémas habituels des études de la Grèce ancienne, de ses «mythes et légendes», et, pour expliquer le passage du mythe à la raison qui est consubstantiel à l'invention de la démocratie , il ignore volontairement la frontière entre textes littéraires, juridiques, philosophiques, économiques... afin de saisir un «système global» seul capable de laisser voir les formes et les degrés d'imbrication du religieux, du social, du mental, et de ne pas séparer la «pensée grecque» du cadre historique et social qui l'a vu naître, c'est-à-dire la cité-Etat, caractérisée par la libre discussion et la gestion «en assemblée» du pouvoir. C'est donc tout le «monde grec» que Vernant va peu à peu reconstruire, sa «mentalité», ses arts, ses façons de voir, d'aimer, d'imaginer, de travailler, en montrant que la première sagesse a été une réflexion politique et morale, qui a fixé les fondements d'un nouvel ordre humain, capable de substituer au pouvoir absolu du monarque, des nobles ou des puissants, une loi égalitaire, commune à tous, l'organisation d'une cité où chaque citoyen est tour à tour ou «en alternance», soumis et dominant.
L'oeuvre est trop large pour être résumée. Mais elle a frappé les esprits parce que, peut-être pour la première fois, elle attestait la façon dont le passé est un véritable miroir des temps actuels. Qu'est-ce qui, en effet, a marqué les grandes lignes de l'évolution qui, de la monarchie mycéenne, a conduit au déclin du mythe, à l'émergence de la rationalité et à la cité démocratique? L'apparition d'un type de pensée étranger à la religion, de l'idée d'un ordre cosmique ne reposant plus, comme dans les théogonies traditionnelles, sur la puissance d'un dieu souverain, mais sur des lois immanentes à l'univers, naturelles, de l'avènement d'une cité qui ne traduit pas seulement des transformations économiques ou politiques, mais implique un changement de mentalité, la découverte d'un autre horizon intellectuel, d'un autre espace social, centré sur l' agora, sur la place publique... Que signifie aujourd'hui le «retour du religieux» ou la «crise de la démocratie»? On ne sait pas où l'on irait si on ignorait d'où on venait. Le regard du «guerrier grec» éclaire l'avenir. On ne saurait dès lors songer à dire adieu à Jean-Pierre Vernant.
France Culture rediffusera dimanche 14 janvier, de 16 h à 22 h, les dialogues de Jean-Pierre Vernant avec Jacques Le Goff, François Hartog, Lucie Aubrac, Pierre Vidal-Naquet, Jacques Lacarrière et Jean Bollack.
Les Echos / HISTOIRE
Jean-Pierre Vernant, helléniste et colonel
Le philosophe et historien de la Grèce antique de réputation mondiale, colonel de la Résistance, est décédé à quatre-vingt-treize ans.
« Salut, mon colonel ! » C'est ainsi qu'Yves Laporte, administrateur général du Collège de France, apostrophait du temps où il y était professeur, de 1975 à 1984, Jean-Pierre Vernant, philosophe et historien spécialiste de la Grèce antique, décédé à quatre-vingt-treize ans dans la nuit de mardi à mercredi. Laporte avait appartenu au service médical de la Résistance à Toulouse, dirigé par le colonel Berthier, alias Jean-Pierre Vernant. Ce n'est pas seulement un helléniste de renommée mondiale, philosophe, historien et anthropologue, spécialiste des mythes grecs, qui disparaît, mais un homme de combat qui a « pleuré de rage et d'humiliation » en entendant le premier discours radiodiffusé de Pétain, et l'un des derniers compagnons de la Libération. Né à Provins (Seine-et-Marne) dans une famille de philosophes, il connaîtra peu son père, un intellectuel socialiste qui dirigea, comme son propre père, le journal républicain et dreyfusard « Briard », avant de mourir au front en 1915. Après des études secondaires au lycée Carnot, une hypokhâgne à Louis-le-Grand, Jean-Pierre Vernant s'engage dans les Jeunesses communistes plutôt que de passer le concours de l'Ecole normale supérieure. Ebranlé par le pacte germano-soviétique et les accords de Munich, il appartiendra à cette catégorie rare des communistes sceptiques.
Il entre dans la Résistance après avoir appris l'exclusion de l'Université, en tant que Juifs, de ses deux maîtres, le professeur de psychologie Ignace Meyerson et le philosophe Vladimir Jankélévitch. Il rejoint le groupe Libération Sud, fondé par Emmanuel d'Astier de La Vigerie (auteur d'un des plus beaux livres sur la clandestinité, « Sept fois sept jours »). Responsable de la lutte armée pour le Sud-Ouest et colonel FFI à la fin de la guerre, il reprend ses chères études en 1948, entre au CNRS, onze ans après avoir passé l'agrégation. Il a trente-quatre ans. Son sujet de prédilection : l'homme grec, deviner ce qu'il a dans la tête. L'un de ses premiers livres, publié chez Maspero en 1965 : « Mythe et pensée chez les Grecs », sera suivi de plusieurs ouvrages sur le même thème, dont « L'Homme grec » (Seuil, « Points/Histoire »), un recueil, sans doute le plus accessible, qui permet de comprendre comment l'« homme grec » naît, banquette, s'amuse, travaille, prie, meurt... dans la Grèce ancienne. L'un de ses derniers livres, « La Traversée des frontières » (Seuil), publié en 2004, autobiographie qui ne dit pas son nom, où il s'explique sur les frontières « entre l'objectivité distante du savant et l'engagement passionné du militant », résume cette vie héroïque où les combats furent menés au nom de la liberté et de la vérité.
EMMANUEL HECHT