«Comme d'habitude, c'est Jacques Chirac
qui a senti le premier que cela tournait mal et qu'il fallait faire
quelque chose. Mais ce ne sont que quelques mois de répit pour
préparer un débat inévitable.» Ces propos de cabinet ministériel
résument la fonction de la Commission sur l'application du principe
de laïcité dans la République, qui vient de commencer ses travaux,
que l'on peut suivre sur la chaîne Public Sénat. Installée en
catastrophe le 3 juillet par le président de la République, cette
commission de 20 sages présidée par Bernard Stasi, ancien député
centriste et proche de Jacques Chirac, doit auditionner une centaine
de spécialistes avant de rendre ses propositions pour «une meilleure
application du principe de laïcité».
Sa création a mis provisoirement fin à
une cacophonie ministérielle qui n'a cessé d'enfler au printemps
dernier, à partir de la sempiternelle question du voile. Deux lignes
s'affrontaient en public. Jean-Pierre Raffarin et quelques ministres
(Jean-Jacques Aillagon, François Fillon, Dominique Perben, Patrick
Devedjian), ainsi qu'Alain Juppé, se prononçaient pour une loi
interdisant le voile. Nicolas Sarkozy et quelques autres
(Jean-François Copé, Pierre Bédier) s'y opposaient, le ministre de
l'Intérieur disant vouloir «débarrasser la laïcité des relents
sectaires du passé» et ne voyant dans le voile qu'un «choix
respectable qui doit être respecté». Au dépôt de quatre propositions
de loi pour interdire les signes religieux à l'école répliquaient
des appels à réviser la loi de 1905 de séparation des Eglises et de
l'Etat.
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La laïcité: «une valeur de la
''droite de mai'' face à une gauche convertie au
multiculturalisme» |
Le conflit a gagné en intensité avec
l'élection du Conseil français du culte musulman (CFCM), qui a vu
les fondamentalistes l'emporter sur les modérés de la Mosquée de
Paris. Cette douche froide a relativisé la «prouesse» d'un ministre
de l'Intérieur réussissant à constituer en quelques mois cette
structure représentative de l'islam de France sur laquelle peinèrent
en vain ses prédécesseurs. «On s'est alors dit qu'il nous avait
peut-être construit le pont de la rivière Kwaï: il l'a fait, c'est
beau, mais on ne sait pas ce qui va passer dessus», raconte un
conseiller ministériel. Inquiétude renforcée par les images du
rassemblement de l'Union des organisations islamiques de France
(UOIF) au Bourget (Seine-Saint-Denis), le 19 avril dernier: après
s'être vu offrir un bouquet par des fillettes voilées, Nicolas
Sarkozy se fait longuement huer par la foule parce qu'il ne veut pas
céder sur le port du voile sur les photographies des papiers
d'identité, et subit l'affront de voir le droit français comparé au
nazisme. Ces images portent. Une semaine plus tard, Jean-Pierre
Raffarin déclare devant l'Assemblée nationale qu'il n'est pas
question de revenir sur la loi de 1905.
Mais les arguments de la ligne Sarkozy
ne sont pas négligeables: avec la mise en place du CFCM et son
opposition à une loi sur le voile, le ministre de l'Intérieur a
engagé des relations de confiance avec la principale organisation
musulmane, l'UOIF, qui avait appelé à voter socialiste aux
législatives de 2002. L'enjeu n'est pas mince et concerne aussi la
gauche: la suggestion de certains cadres du Parti socialiste de ne
pas heurter l'électorat d'origine maghrébine pour gagner des voix y
a provoqué de violents débats et la division des socialistes s'est
illustrée après le spectaculaire revirement de Jack Lang à propos du
voile (
lire
l'article). Mais, à gauche, la confusion règne encore plus que
la division, comme l'illustrent Julien Dray, reprenant l'injure
fétiche de la droite cléricale du début du siècle - «laïcards» - ou
Manuel Valls, opposé à l'interdiction du voile à l'école, mais
bataillant (en vain) contre le commerce communautaire, tout à fait
légal.
Ainsi, à Matignon, certains pensent que
la droite devrait reprendre le thème de la laïcité, devenue «une
valeur de la ''droite de mai'' face à une gauche qui s'est convertie
au multiculturalisme», comme le dit François Baroin, porte-parole de
l'UMP. Ce proche de Jacques Chirac a publié en mai dernier, sur la
suggestion de Jean-Pierre Raffarin, un rapport contre la ligne
Sarkozy, expliquant que «le voile n'est qu'un élément d'un
dispositif plus large pour enfoncer un principe républicain
essentiel qui est celui de la laïcité».
Dans le même temps, Jacques Chirac a
reçu quelques visites pressantes qui, toutes, franc-maçonnes ou
religieuses, le conjuraient de défendre la loi de séparation de 1905
qui a assuré un siècle de paix civile. L'intervention publique du
cardinal Lustiger - «N'y touchons pas: ce serait rouvrir la boîte de
Pandore» - a pesé lourd: il s'inquiète de la dérive concordataire de
Nicolas Sarkozy installant l'islam en «religion d'Etat». Et le
président de la République a pris la mesure de la situation en
parlant avec son vieil allié Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée
de Paris, qui voulait renoncer au rôle de président potiche «modéré»
désigné d'office d'un CFCM élu et dominé, selon lui, par un islam
«politisé». A deux reprises, Nicolas Sarkozy a dû rattraper de
justesse le dignitaire dépassé pour qu'il continue à donner le
change.
Au siège de l'UOIF, à La Courneuve
(Seine-Saint-Denis), son président, Thami Breze, ne cache pas que la
création de la commission Stasi le contrarie beaucoup: «J'espère que
cela ne va pas nous retarder. Nous avons défini des objectifs pour
les deux ans à venir; il faut que le président Boubakeur se mette au
travail pour les réaliser.» Thami Breze s'inquiète surtout du sort
des deux engagements qu'il dit avoir obtenus de Nicolas Sarkozy: la
garantie de ne pas légiférer contre le voile à l'école et un
assouplissement de la loi de 1905 pour permettre le financement
public d'édifices musulmans.
Mais l'UOIF a tout intérêt à calmer le
jeu. Dans l'euphorie de la victoire, Thami Breze avait imprudemment
déclaré: «Le Coran est notre Constitution», mot d'ordre typique des
Frères musulmans. Aujourd'hui, il parle de «malentendu» et l'UOIF
fera tout pour sauver le CFCM, dont elle devrait facilement prendre
la présidence dans deux ans. Ce qui serait une belle victoire pour
une organisation qui veut depuis des années représenter le
«véritable islam», alors que ses dirigeants n'ont aucune formation
théologique. Thami Breze se dit pressé de «discuter avec l'Education
nationale de la révision de l'image de l'islam contenue dans les
manuels scolaires» et, «avec les chaînes de télévision, de la
transformation des émissions religieuses - actuellement, c'est du
folklore! - pour qu'elles favorisent la transmission de la
foi».
Grande gagnante des élections du
printemps, l'UOIF, créée en 1983 à Nancy (Meurthe-et-Moselle), est
devenue l'organisation la plus influente de l'islam militant. Son
fonctionnement rappelle celui de l'Internationale communiste. En
aval, huit «délégations régionales» supervisent des centaines
d'associations «affiliées», réparties entre «partenaires», «amies»
ou «sympathisantes». Et, en amont, l'UOIF dépend de l'Union des
organisations islamiques d'Europe (UOIE), basée à Londres, et de son
Conseil européen de la fatwa et de la recherche, présidé par
Youssouf al-Qardaoui, ressortissant du Qatar, qui émet des avis
rappelant les règles que devraient observer les musulmans d'Europe,
comme l'interdiction des mariages entre musulmanes et non-musulmans
(1).
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Nicolas Sarkozy n'a cessé de
franchir la ligne jaune de la loi de
1905 |
Des émissaires résidant entre Europe et
Proche-Orient font périodiquement le point avec les responsables
nationaux sur la situation de l'islam en Europe et la «ligne» à
tenir selon le contexte des différents pays. Ainsi, celle de l'UOIF
a brutalement changé en 1995: tirant les conclusions du revirement
en sa faveur de la jurisprudence du Conseil d'Etat sur la laïcité à
l'école, l'UOIF a mis fin à son activisme revendicatif
(manifestations de rue contre Salman Rushdie, agitation locale
autour du voile) pour miser sur la «citoyenneté digne et
responsable».
Jugeant que la crise de la laïcité
française rendait l'entrisme plus payant que l'affrontement, l'UOIF
préfère «rassurer et tranquilliser la société en évitant de
provoquer des crises»: respect de la loi, mais recherche de
compromis favorables pour la faire évoluer au nom de la liberté et
de la lutte contre les discriminations. Et surtout, face à un maire
ou à un ministre, toujours chercher à amener l'interlocuteur sur le
terrain de l'UOIF, à partir de sa propre interprétation de la
«neutralité», de la «liberté», de l' «égalité»... De ce point de
vue, Thami Breze est très reconnaissant à Nicolas Sarkozy, «l'ami
que nous avons découvert et qui nous a découverts»: «Nous saluons
ses efforts pour comprendre et aider le véritable islam de
France».
Cette «compréhension» du ministre de
l'Intérieur fait tiquer, y compris dans son cabinet: «Par son
comportement, il n'a pas donné l'exemple de la laïcité à ceux qui
ont déjà du mal à la comprendre.» Nicolas Sarkozy, qui dit
publiquement «avoir des difficultés à imaginer une société sans
religion», n'a cessé de franchir la ligne jaune de la loi de 1905,
qui lui impose de n'interdire ni de reconnaître aucun culte. Ni, a
fortiori, de l'organiser lui-même au détriment de son devoir de
neutralité. Au point de participer à un conseil d'administration de
l'UOIF. De prêcher - «Permettez au catholique que je suis de dire
que le dernier jour il y aura un seul Dieu pour les catholiques,
pour les juifs et pour les musulmans» - devant le congrès de la
Fédération nationale des musulmans de France. De prendre la parole
pieds nus dans la mosquée intégriste Tariq-Ibn-Zyad des Mureaux
(Yvelines), lors d'un congrès d'imams truffé d'islamistes, dont
beaucoup interdits de séjour au Maghreb. De choisir, dans son bureau
ministériel, les dirigeants du CFCM avant même le scrutin censé les
élire! Constituant officiellement l' «auto-organisation» de l'islam
français, le CFCM dépend financièrement du ministère de l'Intérieur
(qui rémunère son secrétaire) et se réunit en présence d'un membre
du bureau des Cultes.
Mais Nicolas Sarkozy n'a pas été le
premier à transiger sur des points essentiels de la laïcité. Même
Jean-Pierre Chevènement, qui voulait faire signer à l'UOIF un texte
sur les «principes et fondements juridiques régissant les rapports
entre les pouvoirs publics et le culte musulman», a cédé devant son
refus de reconnaître «le droit à changer de religion». Cette logique
conduit à considérer comme musulman tout Français d'origine
maghrébine, bien que plus de la moitié des Français d'origine
algérienne déclarent ne pas avoir de religion ou ne pas être
pratiquants. Alors qu'un ministre ferait scandale en évoquant les
vertus d'un retour à la chrétienté, Nicolas Sarkozy, qui renvoie dos
à dos intégristes musulmans et «intégristes de la laïcité», estime
que «permettre à un jeune de banlieue qui se sent étranger aussi
bien en France que dans le pays de ses parents de renouer avec ses
racines religieuses peut être un facteur d'intégration».
La confusion est devenue telle que Le Monde a pu forger le barbarisme «racisme
antimusulman», «biologisant» par la même le fait culturel religieux,
comme s'il s'agissait d'une question de gènes. Les principes de
laïcité sont de plus en plus incompris. Et oubliés, les terribles
conflits religieux en France qui les ont fait naître. Plusieurs
commentateurs ont ainsi salué en Nicolas Sarkozy le «Napoléon de
l'islam», en référence au Grand Sanhédrin, assemblée de notables
juifs que l'Empereur avait réunie en 1807. Cette convocation peut
évoquer celle du CFCM, mais non son résultat: il s'agissait alors de
faire «prescrire» solennellement par les dignitaires juifs l'abandon
de toutes les «dispositions politiques» du Talmud contraires au Code
civil. Le texte du Grand Sanhédrin n'est donc qu'une longue liste de
renoncements aux traditions juives en matière de mariage, divorce,
polygamie, répudiation, prêts à usure, union mixte, patrie, etc.
(2).
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Aucune religion n'a
facilement accepté de se voir reléguée dans la sphère
privée |
L'oubli de l'épreuve que fut pour les
religions l'instauration forcée de la laïcité est encore plus
flagrant à propos de l'Eglise catholique. La démocratie s'imposa
contre elle dans un combat jalonné d'affrontements violents.
L'Eglise refusa de reconnaître la loi de 1905, qui fut appliquée
avec le renfort de la maréchaussée. Elle préféra voir ses biens
confisqués plutôt que de se soumettre. Le Vatican excommunia les
députés ayant voté la loi et l'assemblée des cardinaux de France
dénonçait encore dans les années 1920 cette «atteinte aux droits
formels de Dieu».
Aucune religion n'a facilement accepté
de se voir reléguée dans la sphère privée, et surtout pas l'Eglise
catholique, habituée à une tradition de contrôle politique. Il a
fallu des décennies pour faire admettre ce principe de séparation,
qui conçoit la loi commune comme le fruit d'un débat humain: libre à
chacun d'y participer en étant
intérieurement guidé par sa religion. Cette liberté de
conscience fut un progrès, y compris pour la pensée religieuse,
comme le reconnurent ensuite des intellectuels catholiques laïques,
tels Marc Sangnier, Jacques Maritain ou Emmanuel Mounier, lequel
refusait même la notion politique de «démocratie
chrétienne».
Rien n'exprime mieux le recul du sens de
la laïcité que ces sempiternelles polémiques sur le voile qui se
réfèrent à tel ou tel verset du Coran pour affirmer ou nier son
caractère obligatoire: c'est justement faire entrer dans le débat
public des arguments théologiques qu'il n'a pas à prendre en compte.
Tout comme l'on n'accorde plus aucune autorité publique aux
imprécations des encycliques papales pour légiférer sur la
contraception, l'avortement ou l'ouverture des magasins le
dimanche.
Alors que la prétention religieuse à la
préséance avait disparu depuis un siècle de l'espace public, sa
réapparition sous la forme d'un islam qui n'a pas connu la
relativisation due à la laïcité sème le trouble dans des
institutions qui ne se souviennent plus qu'elles ont, dans le passé,
digéré pareil défi. Cet oubli explique la confusion et le désarroi
de fonctionnaires pris entre la crainte de se faire abuser en
acceptant tout et celle de se faire accuser de racisme en refusant
des comportements inédits.
Ce flottement est très sensible à
l'Education nationale depuis que Jack Lang, en mettant en place un
Comité Laïcité République, et Luc Ferry, en créant dans chaque
rectorat des cellules d'alerte sur le communautarisme, ont incité
les personnels à ne plus dissimuler leurs difficultés. Dès lors, la
liste des dilemmes vécus par certains enseignants n'a cessé de
s'allonger. Avec toujours une demande d'aide: que faire devant
toutes ces nouveautés?
Que faire face à des élèves qui rompent
le jeûne du ramadan en plein cours? Que faire face à un enfant qui
refuse de faire la ronde parce qu'il ne doit pas toucher la main des
filles? Que faire face à un père qui refuse de serrer celle d'une
enseignante? Que faire face à des élèves qui se regroupent en «table
halal» à la cantine et qui harcèlent ceux qui vont avec les
«jambons»? Que faire face à des parents qui interdisent à leur fille
d'aller à la piscine? Que faire face à un surveillant qui ne cesse
de culpabiliser, dans la cour, les «mauvaises musulmanes» en jupe?
Que faire face à un élève qui se met à faire sa prière au beau
milieu d'un examen? Que faire face à un mari qui veut accompagner
son épouse à un examen? Que faire devant un devoir de philo
expliquant que la «raison appartient à Allah» et qu' «il faut se
débarrasser de tous les judéo-croisés»?
La diversité des cas qui remontent au
sommet du ministère révèle aussi la variété des réponses des
établissements, selon que leurs dirigeants résistent, baissent les
yeux ou, parfois, favorisent les provocations. Comme ce proviseur
qui se renseigne sur la direction de La Mecque parce qu'une élève la
lui a demandée pour faire sa prière dans le lycée. Comme ces
enseignants de primaire qui demandent, dans leur classe, qui est
musulman, juif ou catholique. Comme ce principal qui reproche à un
professeur d'histoire-géographie d'avoir «provoqué la communauté
turque» en évoquant le massacre des Arméniens, en 1915.
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La pression la plus forte
concerne le rejet de la mixité |
Cette confusion institutionnelle
réveille des intégrismes jusqu'ici assagis. Une directrice d'école
adresse un «shana tova !» à ses
coreligionnaires juifs devant tous les élèves. Et, face à la
provocation d'un instituteur enseignant avec une kippa sur la tête,
l'administration «transige» en lui autorisant le port de la
casquette.
Mais l'école n'est plus le seul lieu de
confrontation avec l'impératif religieux. Dans de nombreux domaines,
l'Etat s'en accommode avec pragmatisme, et la commission Stasi devra
vérifier si ce n'est pas au détriment du principe de laïcité. Des
conventions bilatérales avec le Maroc, l'Egypte ou l'Algérie
reconnaissent par exemple le droit à la répudiation des Françaises
qui ont la double nationalité. Les textes sur les conditions
d'abattage rituel sont régulièrement ignorés lors de l'Aïd-el-Kébir.
De même pour la question des cimetières, conçus par la loi de 1885
comme des espaces publics et laïques où le regroupement des
sépultures par confession est en théorie interdit. Depuis 1991, une
circulaire ministérielle autorise le «regroupement des sépultures de
défunts de confession musulmane» - les «carrés musulmans» - au nom
de la séparation matérielle entre le «pur» et l' «impur». Et les
mairies cèdent souvent à l'intimidation communautaire, telle celle
de Niort (Deux-Sèvres), qui a refusé à la demande du consulat du
Maroc à Bordeaux et d'une centaine de manifestants qu'un Français
non croyant, qui l'avait expressément demandé, soit incinéré parce
qu'il était d'origine marocaine et que l'islam interdit la
crémation.
La pression la plus forte concerne le
rejet de la mixité. Une demande de séparation des sexes déjà
satisfaite pour les piscines dans certaines municipalités, celle de
Lille ayant cédé, en outre, sur la mise en place d'un personnel
exclusivement féminin. A Bordeaux, Alain Juppé refuse cet
«apartheid» qui risque de s'étendre aux plages, aux transports en
commun, aux cinémas. Les bureaux de poste qui veulent contrôler
l'identité de leurs clientes voilées prennent le temps de vider une
pièce de toute présence masculine pour l'obtenir. Hôpitaux et
cliniques sont de plus en plus souvent confrontés à des demandes de
maris, de pères ou de frères qui exigent que leur femme, fille ou
sœur ne soit examinée que par des médecins de sexe féminin. Sinon
ils veulent les accompagner. «L'une des conséquences est que
beaucoup de ces femmes ne peuvent jamais s'entretenir seules de
leurs problèmes avec un médecin», précise Henri Thévenet, président
de la Mutualité du Rhône, qui gère plusieurs cliniques à Vénissieux
et à Vaulx-en-Velin.
Et puis les jeunes filles voilées des
années 1990 ont grandi. L'une veut prononcer avec son foulard son
serment d'avocate: l'affaire finit par remonter jusqu'au garde des
Sceaux. Une autre, fonctionnaire, se démène à Lyon pour être
contrôleuse des transports voilée. C'était un premier test pour le
nouveau conseil régional du culte musulman (CRCM). Sa réaction a
consterné le ministère de l'Intérieur: au lieu de rappeler que la
loi interdit tout signe religieux aux fonctionnaires au nom de la
neutralité du service public, Kamel Kabtane, président du CRCM de
Rhône-Alpes, défend la position de la jeune fonctionnaire
«discriminée» et réclame un «débat national»: «On va réunir une
commission nationale musulmane avec des théologiens et des juristes
musulmans pour réfléchir sur cette question et adopter les réponses
adéquates.»
Ce cas de figure illustre la complexité
de ces confrontations entre islam et laïcité: c'est au nom du droit
de l'individu et des valeurs de liberté et d'égalité que la
soumission religieuse conteste les principes laïques, les sociétés
libérales se révélant plus confortables pour le néofondamentalisme
que bien des pays musulmans, comme l'a montré Olivier Roy (L'Islam mondialisé, Seuil). Belle illustration
de ce paradoxe cher au philosophe libéral Karl Popper (La Société ouverte et ses ennemis)
expliquant la faiblesse des démocraties face à des minorités qui
contestent leurs règles en s'en servant. Tariq Ramadan, l'un des
plus brillants animateurs de l'islam de France, estime ainsi que «la
loi ne reconnaît aucune prérogative à ceux qui seraient citoyens
«depuis plus longtemps» ou qui seraient culturellement
majoritaires». La laïcité, simple «étape de la tradition française»,
ayant été «enfantée par une Histoire à laquelle les musulmans n'ont
pas participé», il n'y a, selon lui, pas de tradition dominante et
elles doivent toutes être traitées sur un pied d'égalité dans une
société «multiculturelle» devant respecter l' «essence de l'islam»,
qui «marie la sphère privée et la sphère publique».
La question, centrale, du statut de la
femme montre que cette coexistence culturelle n'est pas évidente et
qu' «il y a un moment où l'équivalence des cultures entre en conflit
avec l'égalité des individus», comme le résume le philosophe Alain
Finkielkraut. D'où, dans ce domaine encore fragile de l'égalité des
sexes, un sentiment de «régression totale», selon l'expression de
Fadela Amara, de l'association Ni putes ni soumises, créée récemment
en réaction à la montée d'un sexisme violent intimidant les filles
qui s'écartent du modèle traditionnel du confinement féminin à la
sphère privée. Et qui se retrouvent prises dans un cercle infernal
où le voile devient la solution au harcèlement que déclenche son
absence...
Sentiment de régression alimenté par un
discours religieux prônant l'endogamie, la progression des mariages
forcés pour éviter les unions mixtes, le retrait de l'école de
jeunes filles le jour de leurs 16 ans. Ce refus du métissage réjouit
d'ailleurs l'extrême droite, qui y voit «un frein, au moins relatif,
au melting-pot universel», comme l'écrit
Rivarol: «C'est lorsque beurettes et blackettes s'habillent
et vivent à l'occidentale que le métissage est le plus à craindre.»
Ce retour du sexisme brutal n'affecte pas que la banlieue,
puisque Le Monde, qui ne publie plus
depuis bien longtemps de tribunes favorables à la peine de mort, a
jugé légitime d'en offrir une à un partisan de la lapidation des
femmes adultères (10 septembre 2002).
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Il faut s'interroger sur la
faible écoute que les anti-intégristes
recueillent |
Relativisant l'égalité entre individus,
le multiculturalisme militant n'est pas sans effets sur la liberté
d'expression. Il va au-delà de l'affirmation selon laquelle toutes
les cultures et toutes les traditions se valent, pour réclamer leur
«respect» strict. Ce qui constitue aussi une régression dans un pays
où une part de l'histoire de la création culturelle s'est faite
contre l'Eglise, le surréalisme ayant même élevé le blasphème
anticatholique au rang d'œuvre d'art. Or c'est la condamnation du
blasphème qu'ont voulu rétablir, avec l'appui de la Ligue des droits
de l'homme, les associations qui ont poursuivi en justice Michel
Houellebecq pour avoir vilipendé l'islam. «On touche ici aux
fondements d'une société ouverte», a prévenu à cette occasion Salman
Rushdie, l'un des rares défenseurs du romancier. Il suffit de relire
ce qu'écrivaient sur l'islam, il y a quelques décennies, Maxime
Rodinson, Jacques Ellul ou Claude Lévi-Strauss pour mesurer le
recul. Très vigilante sur ce point, l'UOIF considère d'aileurs que
les affaires Salman Rushdie et Taslima Nasreen furent des «épreuves
douloureuses» qui ont blessé les «musulmans de France».
Laisser ainsi se relativiser les notions
d'égalité et de liberté au nom d'un islam prôné par les intégristes
constituerait une trahison envers les musulmans défendant les
valeurs républicaines et laïques. Dans la plupart des pays
musulmans, ceux-ci sont pourchassés et, au mieux, condamnés à
l'exil. En France, c'est pour eux un perpétuel motif d'étonnement et
de douleur que de constater qu'ils suscitent moins d'intérêt et de
compassion que leurs ennemis fondamentalistes, alors qu'eux
affirment que l'islam est compatible avec la laïcité et la
démocratie. Faute de précédents, certains pessimistes en doutent
encore, comme le philosophe Christian Delacampagne, rédacteur
au Monde, qui pense qu'il n'y a, entre
islam et islamisme, qu'une différence de degré, non de nature (Islam et Occident. Les raisons d'un conflit,
PUF). D'autres estiment l'islam tout à fait capable de se
dépolitiser, comme le plaide Abdelwahab Medded, dans Islam: comment s'en sortir (Textuel), qui
vient de paraître.
Ce débat essentiel de la sécularisation
de l'islam - et son issue - concerne les musulmans eux-mêmes. En
revanche, il faut s'interroger sur la faible écoute que les
anti-intégristes recueillent. Comme si l'on préférait les Mgr
Lefebvre de l'islam à ses Mgr Decourtray.
Après avoir consacré plusieurs numéros
de sa revue Panoramiques à la réforme de
l'islam («L'islam est-il soluble dans la république?», «L'islam
est-il rebelle à la libre critique?»), Guy Hennebelle, récemment
disparu, s'étonnait du nombre d'intellectuels musulmans
l'encourageant et le soutenant, mais craignant eux-mêmes de
s'engager publiquement. Cela commence à changer. Après la victoire
de l'UOIF, plusieurs intellectuels ont publié un «Appel de mai»
prônant «une conception moderne de l'islam, en phase avec son
époque, les lois et les valeurs de la République, en particulier la
laïcité et l'égalité des droits entre citoyens quel que soit leur
sexe».
Il leur faut parfois en payer le prix.
Pour avoir publié un livre sur les Frères musulmans, Latifa ben
Mansour, qui vit à Paris, a vu ses enfants menacés dans son
quartier. «J'ai été traquée en Algérie, et maintenant c'est ici que
cela m'arrive. Par les mêmes! Je ne pensais pas que cela soit
possible en France.»
(1) Recueil de fatwas. Avis juridiques concernant les
musulmans d'Europe. Préface de Tariq Ramadan. Ed.
Tawhid.
(2) Le Document fondateur du judaïsme français. Les décisions doctrinales du Grand
Sanhédrin, 1806-1807. Presses universitaires de
Strasbourg.