L'Iran oriente contre l'UE la colère des musulmans
LE MONDE | 07.02.06 | 13h37  •  Mis à jour le 07.02.06 | 13h37
BEYROUTH CORRESPONDANTE

vec un temps de retard sur de nombreux autres pays musulmans, l'Iran s'est joint, lundi 6 février, à la vague de protestation contre les caricatures du prophète Mahomet publiées au Danemark et reproduites dans plusieurs pays européens. En y ajoutant une sorte de marque de fabrique : outre le Danemark, viser l'ensemble de l'Union européenne (UE) par le biais de l'Autriche qui en assure la présidence, et faire de la provocation concernant la Shoah.

Les ambassades d'Autriche et du Danemark à Téhéran ont été la cible de jets de pierres et de projectiles incendiaires de la part d'une poignée de manifestants (quelques centaines dans les deux cas) que la police a dispersés à coups de gaz lacrymogènes. Les dégâts sont mineurs et, hormis quelques manifestants blessés lors des heurts avec la police, il n'y a pas eu de victimes. L'importation de produits danois est désormais interdite. Dans la nuit de dimanche à lundi, le centre culturel autrichien avait déjà été visé par un explosif.

L'Autriche est doublement symbolique. Outre la présidence en exercice de l'Union européenne, Vienne abrite le siège de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), qui vient de saisir, à la demande de l'UE, le Conseil de sécurité de l'ONU du cas iranien. Le même jour, Téhéran annonçait au demeurant la restriction des inspections de son programme nucléaire, la levée de la suspension, volontairement consentie à la demande de l'UE, de l'enrichissement de l'uranium, et le renoncement à l'application du protocole additionnel au traité de non-prolifération nucléaire, elle aussi librement consentie.

C'est comme si, note Farhad Khosrokhavar, spécialiste de l'Iran et de l'islam, "l'affaire des caricatures tombait à point pour le pouvoir iranien, qui en tire argument pour affirmer que l'opposition de l'Occident au nucléaire iranien tient à son hostilité à l'islam et aux musulmans."

La "manipulation", poursuit M. Khosrokhavar, ici comme dans d'autres pays —pour des objectifs différents —, surfe néanmoins sur "un mouvement immense de constitution, dans les esprits des musulmans à travers le monde, d'une néo-oumma communauté des croyants mythique, rendue possible par les images et les moyens d'information ; une néo-oumma qui se perçoit comme une force planétaire, mais en même temps écrasée par les pouvoirs en place, vivant dans des sociétés en crise et tenue dans le mépris total par l'Occident. En Iran, l'image d'Epinal d'une société islamique idéale, qui est encore vive dans d'autres pays musulmans, s'est usée pour l'écrasante majorité de la population, les résultats n'étant pas à la hauteur de l'expérience de vingt-six années de République islamique. Mais une minorité demeure sensible à la radicalisation", ajoute M. Khosrokhavar.

Le parallèle entre l'interdit qui frappe en Europe toute remise en question de la Shoah et la tolérance à l'endroit des caricatures du prophète étant un argument récurent dans le monde musulman depuis l'affaire danoise, le quotidien Hamshahri a décidé de jouer sur cette corde. Il vient de lancer un concours "international" de caricatures sur le thème de la Shoah, en mettant au défi la presse européenne de les reproduire. Les douze caricaturistes lauréats — un nombre égal à celui du concours lancé par le quotidien danois Jyllands Posten — recevront chacun une pièce d'or.

Hamshahri est publié par la municipalité de Téhéran, dont Mahmoud Ahmadinejad était maire jusqu'à son accession à la présidence de la République, en août 2005. Et pour M. Ahmadinejad, la Shoah est "un mythe".

Mouna Naïm

La Syrie accusée d'avoir infiltré des agents pour créer des troubles au Liban

Le comité de coordination des forces et partis libanais antisyriens, majoritaires au Parlement et au gouvernement, a accusé, lundi 6 février, la Syrie d'être à l'origine des émeutes qui ont eu lieu la veille à Beyrouth, à l'occasion d'une manifestation de protestation contre les caricatures jugées blasphématoires pour le prophète Mahomet.

Ils fondent leurs accusations sur des informations selon eux avérées : quarante-huit heures avant les émeutes, affirment-ils, des fondamentalistes jordaniens ont été infiltrés en territoire libanais à partir de la frontière syrienne dans la région du Akkar (nord). Un grand nombre de membres des forces spéciales syriennes en tenue civile, ainsi que des Palestiniens membres du FPLP-Commandement général (prosyrien), se seraient également, selon eux, introduits au Liban à partir de cette région.

Des organisations prosyriennes ont par ailleurs tenu une réunion de coordination sous la présidence du chef des services de renseignement militaires syriens, Assef Chawkat, a ajouté le comité, qui exige du gouvernement libanais qu'il porte plainte contre la Syrie — pays qu'il tient pour responsable de tous les attentats qui ont eu lieu au Liban depuis plus d'un an — auprès du Conseil de sécurité des Nations unies et de la Ligue arabe. — (Corresp.)

Article paru dans l'édition du 08.02.06