Une leçon de désinformation

Alain Hertoghe, rédacteur  en chef adjoint du site internet de La Croix, a décortiqué dans son livre (La guerre à outrances. Comment la presse nous a désinformés sur l’Irak, Calmann-Lévy) cinq quotidiens pendant la durée de la guerre en Irak, entre le 20 mars et le 10 avril 2003. Le résultat est un véritable morceau d’anthologie, comique, mais aussi tragique et inquiétant.

Là où l’Etat démocratique a perdu, l’Etat totalitaire a gagné. La désinformation sur l’Irak –pendant et après la guerre– montre comment les démocrates ne saisissent toujours pas les fonctionnements d’une dictature, les caractéristiques d’un Etat totalitaire et sa capacité à manipuler l’opinion même après son écroulement. La guerre en Irak en constitue une preuve remarquable. La position de Chirac, considérée par les médias et une partie des intellectuels comme « courageuse », ne reflète que l’impuissance terrible de notre Etat, l’incapacité d’agir tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières. Pendant la guerre froide, de nombreuses fois, l’Etat français a reculé devant le totalitarisme soviétique de peur, mais aussi parce qu’il n’avait pas de solution à proposer. Lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan en 1981, les protestations furent très silencieuses, il ne fallait pas « provoquer » les Russes et se fâcher avec eux, comme s’ils avaient besoin d’un motif de ce genre pour faire ce qu’ils voulaient. De même, il ne fallait pas mettre la pression sur Saddam ou lui donner un ultimatum dans le cadre du Conseil de sécurité, car on avait confiance dans sa bonne foi. D’ailleurs, la résolution 1441 des Nations Unies l’obligeait à montrer les armes de destruction massive qu’il aurait détruites, ne se demandant même pas s’il en possédait ; il les avait déjà utilisées plusieurs fois contre son propre peuple, donc il en avait. Mais il n’a jamais dit où il les cachait, comme l’obligeaient les nombreuses (18) résolutions des Nations Unies.

Pendant les trois semaines qu’a duré ce conflit, Alain Hertoghe a tenu une sorte de « Journal de guerre » à partir de la lecture de cinq journaux : Le Monde, Le Figaro, Libération, La Croix et Ouest-France. En faisant le bilan de tout ce qu’il pu rassembler dès le 20 mars, au début de la guerre, on remarque que l’approche de ce conflit s’est surtout faite à partir de considérations idéologiques et non pas en s’appuyant sur des informations et des arguments. Il a pu aussi comparer les informations avec celles proposées par l’AFP et l’International Herald Tribune. Pendant cette période, ces quotidiens ont publié 98 unes, parmi elles, 42 donnent une image défavorable de l’entreprise américano-britannique et 21 insistent sur l’enlisement des troupes (trois jours après le début de la guerre). En trois semaines, les cinq quotidiens ont consacré 332 titres à la progression américano-britannique par opposition à 388 dédiées aux obstacles qu’elles rencontrent. En lisant les quotidiens français, il est donc impossible de comprendre par quel subterfuge les soldats de Bush et de Blair ont mis en déroute les armées de Saddam Hussein en 21 jours. Encore plus inquiétant est la façon dont les journaux ont traité les deux protagonistes, Bush et Saddam. Il n’y a que 29 blâmant le deuxième et 135 le premier. Cela dit beaucoup sur l’intelligence de la presse française.

Au départ, il y a eu l’anti-américanisme, comme idéologie « de travail ». Il est vrai qu’elle facilite le travail du journaliste qui, normalement, doit informer, argumenter, apporter des preuves. Grâce à l’anti-américanisme, on n’a plus besoin de tout ça, c’est plus commode, le travail à faire est moins dur et, de toute façon, les Américains sont des types qui ne comprennent rien au monde qui les entoure, une bande de débiles avec à leur tête un cow-boy complètement attardé. En face, le « camp de la paix », avec le Président Chirac et son ministre dévoué, Dominique de Villepin, sont des êtres censés, intelligents, capables d’assurer la paix dans le monde, en compagnie de leurs amis, M Poutine et M Jiang Zemin, bienfaiteurs de l’humanité. Ca, c’est le décor. Ensuite, le déroulement des événements. Trois jours après le déclenchement des événements, « les Américains s’enlisent », on risque un « nouveau Vietnam » et « les faucons de la Maison Blanche se sont trompés » (le livre de Hertoghe est une anthologie de citations de ce genre). Mais puisque, malgré les mises en garde des journalistes français, experts militaires, les Américains continuent à avancer en neutralisant toute résistance irakienne et en éliminant les fameuses divisions de la Garde Républicaine, « le plus dur est à venir » : Bagdad. « Ce sera un nouveau Stalingrad ! », se frottent les mains nos journalistes ; « un autre Budapest ! » se réjouissent les rédactions. Au-delà de la désinformation flagrante, il faut noter l’incroyable comparaison entre l’armée américaine et les armées nazies et soviétiques qui en dit beaucoup sur l’intelligence de la presse française.  

D’accord, Bagdad est tombée. Mais les catastrophes humanitaires vont commencer, il y aura des millions de réfugiés, des épidémies qui vont tuer des dizaines de milliers d’enfants, des soulèvements sanglants, les Kurdes au Nord, les Chiites au Sud, des massacres de villages et de tribus entières ! Rien de tout cela. Tous ces quotidiens se sont trompés sur toute la ligne. Comme avant, les aveugles voyages des intellectuels en URSS, les journalistes français ont complètement été dupés par l’idéologie et l’incompétence. C’est très grave, d’autant plus que les autres titres de la presse internationale ont correctement traité de la guerre, même ceux qui étaient contre. Le comble, c’est que les exemples du passé auraient pu servir de modèle à nos journalistes. Quelques conflits récents venaient de montrer la supériorité militaire américaine et surtout une stratégie imparable : bombardements massifs très ciblés grâce aux moyens techniques jamais égalées dans le passé, un engagement minimal des troupes au sol avec des pertes ridicules. Cette tactique a fonctionné d’abord durant la première guerre du Golfe, en février 1991, lorsque l’armée irakienne a été chassée du Koweït après quelques semaines de bombardements et sans aucune confrontation au sol ; en avril-juin 1999, après 79 jours de bombardements en Serbie et au Kosovo, lorsque le Président serbe Milosevic capitule devant l’OTAN et en Afghanistan, à l’automne 2001, avec des bombardements ciblés extrêmement efficaces qui ont chassé les Talibans avec, il faut le dire, l’aide de la population locale. Ces guerres encore « fraîches » auraient pu pousser les « analystes » à plus d’attention dans leurs prévisions. Mais non, la tentation idéologique a été beaucoup plus forte…

Rarement, le délire anti-américain ne s’est manifesté avec autant d’agressivité et de d’ignorance. Et cela continue…

Bogdan Calinescu