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Vient le temps des fractures
LE MONDE DES LIVRES | 04.09.03
L'intervention militaire américaine en Irak continue de susciter de vifs débats. André Glucksmann explique pourquoi il l'approuve. Tzvetan Todorov la critique. Tous deux constatent des dissensions croissantes en Occident.

OUEST CONTRE OUEST d'André Glucksmann. Plon, 212 p., 15 €.

Ils n'ont vraiment pas été nombreux. Quatre ou cinq, parmi les intellectuels, du moins ceux qui se sont exprimés en public. Dans la population ? 6 à 10 %, disaient les sondages. Pas légion, décidément, les partisans français de l'intervention américaine en Irak. Pas non plus portés par l'ambiance. Tenter un "Vive Bush !" dans les rues, les dîners en ville, les réunions syndicales ou les rédactions, au printemps, ce n'était pas seulement inutile, c'était presque risqué. Celui qui osait, par conviction ou par goût de la provocation, se retrouvait, au choix, valet de l'impérialisme, agent des multinationales, va-t-en-guerre irresponsable ou imbécile malheureux.

André Glucksmann est un des très rares qui eurent le courage de tenir tête au vaste consensus français, qui allait du Quai d'Orsay au Parti communiste et au-delà. Aujourd'hui, il persiste et signe, sans oublier d'expliquer et d'argumenter. Le fait d'être seul contre tous ne garantit pas qu'on ait raison, ce serait trop simple. Mais il ne permet pas non plus de conclure qu'on a tort. La liste est longue, depuis deux siècles, rien qu'en France, des conflits politiques où quelques-uns eurent pour seul tort d'avoir raison trop tôt.

Il convient d'autant plus de prêter à Glucksmann l'attention qu'il mérite qu'il ne traite pas de questions passées, désormais réglées par les armes ou estompées déjà par des retrouvailles diplomatiques. La profonde division de l'Europe au moment de la crise irakienne annonce des fractures durables. Elles traversent l'ensemble du monde occidental, opposent des visions du monde en conflit au sein des différents pays, Etats-Unis inclus, évidemment. Le débat touche à des points fondamentaux, notamment aux rapports du droit et de la force, de la sécurité et de la liberté. Il mobilise des passions autant que des arguments. Et ne fait sans doute que commencer. D'ailleurs, les deux essais antagonistes qui marquent cette rentrée, celui d'André Glucksmann et celui de Tzvetan Todorov, sont au moins d'accord sur ce point : au nom des mêmes valeurs (liberté, justice) et des mêmes idéaux (démocratie, droits de l'homme) s'affrontent désormais des points de vue irréconciliables. On lira page VI le compte rendu du livre de Todorov, et les propos échangés par ces deux intellectuels qui se rencontraient, il y a trente ans, au séminaire de Roland Barthes. Ils ne s'étaient guère revus depuis : presque tout, aujourd'hui, les sépare. Ils ont accepté pour Le Monde de débattre.

Si Glucksmann remercie les Américains et leurs alliés d'être intervenus en Irak, c'est d'abord parce que la fin d'une terreur sanglante comme celle de Saddam Hussein est en soi une bonne chose. Ce qui abasourdit le philosophe : que tant de gens, dans les rues françaises, les bureaux des ministères ou des rédactions, aient pu oublier cette évidence première. Comment en est-on arrivé à considérer que l'ennemi principal était Bush, et non pas Saddam ? Comment a-t-on pu juger que le criminel, l'assassin, l'homme dangereux, était un président élu pour un mandat délimité à la tête d'une démocratie où ses adversaires s'expriment en permanence, et non pas un dictateur à vie, régnant par la torture, les charniers et la corruption ? Il faut refuser toute guerre ? Tout préférer au massacre d'innocents ? L'argument se retourne : en n'agissant pas, vous condamnez à mort d'autres innocents. Glucksmann, comme tout le monde, hait la guerre et les souffrances qu'elle engendre. Il soutient seulement, mais avec force et obstination, qu'il faut parfois la guerre pour arrêter des massacres. Cela implique que toutes les guerres ne se valent pas. Il soutient les "guerres humanitaires", qui mettent fin à des exterminations ou à des régimes de terreur, comme au Kosovo ou en Afghanistan.

Mais en Irak, sans mandat international, sans accord de la communauté des nations, au mépris du droit, pouvait-on ? La France n'a cessé, comme on sait, de répéter que non. Glucksmann souligne le caractère, à ses yeux chimérique, de ce formalisme. Le Conseil de sécurité, qui a laissé massacrer trente millions de victimes dans de multiples conflits depuis 1945, ne reflète selon lui que les rapports de forces entre puissances, nullement le tribunal d'une conscience universelle du genre humain. Cette discussion qui occupa tant de place avant et après le conflit - l'intervention est-elle illégale ? illégitime ? - lui paraît tout à fait secondaire au regard du nouveau monde stratégique dans lequel le 11 septembre 2001 a fait basculer la planète. La question de fond n'est pas "ONU ou non", elle n'est même plus simplement "guerre ou paix". Elle est, pour Glucksmann, "civilisation ou destruction".

Finalement, ce qui obsède le philosophe, et lui fait adopter ces positions radicales, c'est encore et toujours la menace d'une destruction de l'humanité. Sa pensée naît de la conscience effarée des puissances de mort, de leur efficacité. Ses livres sont hantés par la nécessité de combattre sans relâche ce danger de mort permanent. Depuis le 11 septembre 2001, impossible d'oublier que la destruction massive se trouve à la portée de n'importe quel fanatique. Avec la quantité d'armes nucléaires en circulation, sans compter les chimiques et les bactériologiques, on doit s'attendre au pire. Partout, tous les jours, des populations civiles peuvent être massacrées par le terrorisme. Les classiques moyens de lutte contre le grand banditisme et les réseaux clandestins ne sont pas capables, à eux seuls, d'en venir à bout. Il faut donc prendre conscience de la nécessité d'une guerre très longue, multiforme et obstinée, contre un Mal qui n'est pas simplement l'islamisme (voyez la Corée du Nord), mais bien le désir d'annihilation.

La civilisation se construit, c'est sa définition même, contre ces forces de mort. La guerre contre la destruction est entrée aujourd'hui dans une nouvelle ère. L'issue dépend de chacun de nous, et des guerres mentales que nous serons capables de poursuivre. Ce tragique n'a pas de fin. Telle est la conviction majeure d'André Glucksmann.

Comme on ne peut pas dire que le constat soit plaisant, ni facile à endurer, il est prévisible que l'on s'emploie à l'oublier, ou le dénier. Les humains préfèrent qu'on leur fiche la paix. C'est normal. L'ennui, c'est que c'est exactement sur cela que les terroristes comptent.

C'est pourquoi il est recommandé, vivement, à chacun de méditer pour sa part ces diverses analyses. Les fractures de l'opinion que Glucksmann souligne, comme le fait aussi, d'un point de vue opposé, Tzvetan Todorov, vont très probablement devenir de plus en plus marquées et profondes au cours des années qui viennent. On s'apercevra sans doute alors que les raisons et les torts ne sont pas affaire de nombre, de majorité ou de minorité, de foules consensuelles ou de voix isolées, mais bien de cohérence et de lucidité.

 Roger-Pol Droit

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.09.03