ENQUÊTE
Ici un fondamentaliste perturbe les cours, là on exige des salles de prière,
ailleurs on veut des cartes universitaires avec des photos tête couverte...
Tensions communautaires à l'Université
Les universités sont, légalement, moins bien armées que les écoles et lycées
pour lutter contre les dérives communautaires. Et les incidents et
revendications religieuses se multiplient. Quelques solutions, passant par des
chartes ou règlements internes, se dessinent pourtant.
Cécilia Gabizon
[Le Figaro, 23 juin 2003]
Dans le département d'arabe de l'Institut national des langues orientales (Inalco), des élèves ont récemment refusé qu'une spécialiste de l'islamologie lise des versets du Coran, prétextant que «cela était interdit aux femmes non musulmanes». Gênée, celle-ci a finalement sollicité un collègue, Cheik d'Al-Azhar, de l'université du Caire, qui a donné lecture du texte sacré.
Qu'un élève fondamentaliste perturbe le cours est problématique. Le désarroi
des enseignants face aux dérives communautaristes s'avère tout aussi préoccupant.
«Ce n'est pas à l'université de se
plier aux règles des islamistes mais l'inverse», s'insurge Alain Seksig,
inspecteur de l'Éducation nationale, ancien conseiller de Jack Lang sur les
questions de laïcité. Et pourtant, la gêne semble prévaloir à tous les
niveaux. Le propre directeur de l'Inalco, Gilles Delouche, a convoqué
l'agitateur en conseil de discipline. Mais semble avoir renoncé à le
sanctionner devant les réticences de quelques professeurs et le flou de la loi
sur la laïcité.
Le président a finalement rédigé une charte, qui l'année prochaine, engagera
«les élèves à ne pas contester le
contenu des cours, ni le support choisi par le professeur». Elle ne prend
en revanche pas position sur le port de signes religieux puisque, à l'Inalco,
jusqu'ici, ils se côtoient sans problème. La charte, actuellement examinée
par les services juridiques du ministère, devrait préciser les devoirs des étudiants,
déjà formulés dans le code de l'éducation. Et donner des instruments de régulation
aux universités tiraillées par les tensions communautaires.
Mais la marge de manœuvre est restreinte : «Nous
avons affaire à des adultes majeurs, responsables, auxquels l'État ne peut
imposer de normes. La loi de 1905 sur la laïcité ne s'applique pas comme pour
les élèves dont la conscience est en formation», dit-on au ministère. En
effet, la jurisprudence fait une différence entre l'école et l'Université où
la liberté d'expression et de discussion est inhérente à la démarche de
recherche. La frontière est difficile à établir entre «la
dialectique constructive et l'obstruction idéologique ou religieuse», souligne-t-on
encore dans l'entourage du ministre.
Enfin, la conception de la laïcité est actuellement «de tolérance» à l'égard
de toutes les religions : ainsi, un avis du conseil d'État de 1995 demande d'éviter
de placer des examens le jour des fêtes religieuses dans la mesure du possible.
Les restaurants universitaires servent toujours des plats sans porc. Ces
arrangements pourraient cependant toucher leurs limites avec la montée des
revendications. Dont les demandes croissantes de salles de prière. Pour
l'instant, il n'existe aucune jurisprudence et les présidents d'université gèrent
seuls ces requêtes, les refusant en général. Au moment de la séparation des
Églises et de l'État, les chrétiens avaient obtenu des aumôneries dans les
collèges et les lycées. «Aujourd'hui,
si on légifère à nouveau pour l'université, les catholiques se rangeront du
côté des musulmans», prévient un membre du cabinet.
Redoutant l'activisme juridique déployé par les fondamentalistes de tous
bords, les autorités voudraient éviter de formuler une loi. Préférant, peut-être,
des brèches à la laïcité qu'une remise en cause consommée. L'idée d'un règlement
intérieur accepté par les étudiants et réellement mis en application par les
présidents d'université prévaut donc. Il pourrait notamment réaffirmer la
norme pour les cartes d'étudiants, alors qu'aujourd'hui, chaque président
d'université décide s'il accepte ou pas les photos tête couverte. Au risque,
comme à Paris VIII, d'être «régulièrement
menacé par les frères des étudiantes voulant conserver leur voile sur leur
carte». Ce règlement servirait surtout à conforter les autorités
universitaires face à ces intimidations, notamment dans les campus situés en région
parisienne comme Villetaneuse, Nanterre et Saint-Denis, «agités
des mêmes sursauts que les banlieues qui les entourent» selon le ministère.
Que les présidents d'université cèdent ou résistent, les pressions exercées
sur l'administration, les professeurs et parfois les autres étudiants,
finissent par peser sur le fonctionnement de l'université, le lieu de formation
de la majorité des jeunes en France.
***
Entre islamisation
de certaines associations et exaltation d'une solidarité arabe
Remous autour d'une exposition
propalestinienne à Saint-Denis
C. G.
[Le Figaro, 23 juin 2003]
Ce jour-là, ils sont une vingtaine à prier dans les escaliers du bâtiment B de la faculté de Saint-Denis. La salle de prière qu'ils ont demandé leur a été refusée par la direction de Paris-VIII. «Je comprends qu'ils veuillent pratiquer. Mais ils pourraient se rendre à la mosquée de Saint-Denis», estime Mourad, qui a, lui, choisi de décaler ses prières (comme autorisé dans l'islam sous certaines conditions), plutôt que de prier précairement et publiquement.
Sans dramatiser, la présidence de l'université reconnaît la montée des
revendications religieuses ou communautaires. «Nous
assistons également à l'islamisation de certaines associations maghrébines» qui
s'attirent des sympathies en défendant les droits des étudiants sans papiers.
Ou encore à «l'exaltation d'une
solidarité arabe, notamment autour de la cause palestinienne». Ainsi, fin
mars, un ancien directeur de l'Uget, Union générale des étudiants tunisiens,
Rhida Bourguiba, qui se présente aujourd'hui comme le représentant d'un Comité
Palestine inconnu du public, a pu organiser dans le hall d'entrée de la faculté
de Saint-Denis une exposition très particulière à l'occasion de la journée
de la terre palestinienne. Des photos d'une violence inouïe de corps déchiquetés
jouxtaient des citations écrites en lettres gothiques, comme celle du
philosophe israélien Leibowitz : «La
force du poing juif vient du gant d'acier américain qui le recouvre et des
dollars qui le capitonnent.» Une réflexion choisie, selon l'organisateur, «pour
montrer que tous les Israéliens ne sont pas comme on le croit».
Des caricatures montraient un gros juif avec chapeau noir, allongeant une claque
à Yasser Arafat, avant de se réfugier en pleurnichant dans les jupons d'un énorme
Oncle Sam armé jusqu'aux dents et avec des dollars dans les yeux... Un autre
dessin, «disponible sur tous les sites
propalestiniens», selon Rhida Bourguiba (en l'occurrence arabia.com),
montrait lui une statue de la Liberté étranglant un gamin au keffieh. A côté,
Sharon, assis, rigole de la scène... Enfin, plusieurs pages photocopiées du
livre Palestine, terre de message divin, de
Garaudy (ouvrage non prohibé), décrivaient «la
guerre préventive menée contre les Palestiniens par Israël». «Nous avons
fait le choix de la facilité avec Garaudy. C'était une erreur», reconnaît
le Tunisien de 38 ans qui étudie depuis quinze ans à Saint-Denis. Par contre,
il nie tout antisémitisme.
Rompant avec la traditionnelle habitude de régler ces affaires en interne, la
direction de Paris-VIII a déposé une plainte au parquet de Bobigny. Immédiatement,
certains membres «d'associations
rassemblant des Tunisiens et des Marocains nous ont demandé si nous étions
juifs», raconte le vice-président de l'université. Les protestataires
laissent entendre «qu'ils pourraient
entraîner dans leur révolte tout le monde arabe de Saint-Denis», explique-t-on
à la présidence. Or, sur le campus, près de 6 000 étudiants viennent du
Maghreb. «Même s'ils n'approuvent pas
les idées racistes de certains des organisateurs de l'exposition, ils vont
rester solidaires : beaucoup ont des liens de familles, ou d'intérêt,
notamment dans l'obtention d'une inscription à la fac», poursuit un bon
connaisseur de l'université, préférant rester anonyme, par crainte des représailles.
La présidence de l'université n'a d'ailleurs pas adopté de sanctions
disciplinaires contre l'organisateur, «pour
favoriser l'apaisement. Mais aussi parce qu'il n'est plus inscrit cette année»,
fait-on valoir en haut lieu. Le parquet de Bobigny semble, lui, avoir hésité
avant d'ouvrir une information judiciaire pour incitation à la haine raciale,
consultant même le garde des Sceaux. Par crainte, peut-être, qu'aux yeux de
certains exaltés les organisateurs de l'exposition ne passent pour des
victimes.
***
Les professeurs
sont divisés sur l'attitude à tenir
A l'Institut de langues orientales, des
enseignants «s'autocensurent»
C. G.
[Le Figaro, 23 juin 2003]
Lorsque le président du département d'arabe de l'Institut national des langues orientales a annoncé à ses étudiants que les médias «étaient à la recherche des islamistes qui auraient pris d'assaut l'université», un grand éclat de rire a parcouru l'assemblée. Car, pour l'instant, les 1 700 inscrits du département, situé à Asnières (Hauts-de-Seine), ne se sentent guère menacés par la quinzaine de filles entièrement voilées, visage couvert et mains gantées, et la dizaine d'hommes portant la djellaba blanche, calot et barbe. «Certains essayent désespérément d'avoir du poil au menton pour avoir l'accoutrement complet. C'est une mode», ironise Mariam De Rucau, une étudiante franco-marocaine.
Pas d'offensive islamiste donc. Mais des petits incidents, des requêtes
religieuses, des groupes qui ne communiquent plus. «Les filles entièrement drapées restent entre elles. Quant aux garçons,
nous gardons nos distances. A quoi bon se faire traiter d'infidèle ou de mécréante»,
raconte la jeune fille, qui dénonce «des costumes directement importés des pays du Golfe, jamais arborés
par nos pères maghrébins». Venus d'Arabie saoudite également, des
fascicules rédigés en français et promouvant l'islam wahhabite.
Une étudiante s'est ainsi vu aborder par un inconnu qui, après avoir vérifié
sa religion, lui a offert des photocopies d'un ouvrage imprimé à Riad, intitulé
Les Bases du monothéisme, affirmant
que cette lecture avait «changé sa vie».
S'appuyant sur un discours de retour aux sources, ces barbus trouvent des
esprits bien disposés puisque la plupart des étudiants de cet institut
viennent y apprendre l'arabe pour lire le Coran. «De
plus, la fac est un village communautaire, dans une ville (Asnières) qui
ressemble déjà à une banlieue d'Alger : il n'y a pas de mélange, pas de
confrontation, pas de dialogue et les professeurs ont peur», déplore l'étudiante.
Les enseignants, gênés, tentent en général d'éviter les conflits, emmenant
discrètement dans une cour les étudiantes voilées de la tête au pied pour vérifier
leur identité ou se laissant chahuter par deux barbus refusant d'écouter de la
musique en cours d'arabe, sous prétexte que le Coran l'interdit. Des
professeurs avouent «s'autocensurer». Ou
céder aux règles posées par les islamistes, comme ce professeur d'islamologie
obligé d'appeler à la rescousse un collègue cheik d'al-Azkhar (l'université
du Caire) pour confirmer à deux fondamentalistes qu'elle avait bien le droit de
lire des versets du Coran, bien que femme et non musulmane. Le cheikh finissant
par donner lecture lui-même des extraits du livre sacré.
Le malaise des enseignants paraît presque aussi inquiétant que les
provocations des fondamentalistes. Sous prétexte qu'ils préfèrent «conserver ces élèves dans le cadre universitaire où ils pourront
s'ouvrir l'esprit que de les rejeter dans la nature», beaucoup refusent
d'exclure les perturbateurs. L'élève qui avait empêché le bon déroulement
du cours au nom du Coran devait être convoqué en conseil de discipline. Qui ne
s'est pas tenu jusqu'à présent.
Pour autant, les pressions enregistrées ne sont pas l'apanage du département
d'arabe. Peu à peu, les différentes sections des langues orientales, qui
accueillaient avant des étudiants soucieux de s'ouvrir à une culture nouvelle,
ont vu des regroupements communautaires. La section russe serait agitée de
sursauts entre «prosovié-tiques» et «capitalistes». Le département d'hébreu,
logé à Clichy, a, lui, vu fleurir kippas et discussions animées entre
orthodoxes et libéraux.
Pour redonner une cohérence à l'Inalco et favoriser l'échange, un projet prévoit
de rassembler l'ensemble des cours de langues orientales à Paris, sur un même
site. Mais certains redoutent déjà que les tiraillements religieux ne se
transforment en confrontations.