Face
aux prosélytes qui avancent masqués dans l'école publique, au nom des libertés
individuelles, il faut une législation claire.
Sous
le foulard, l'intégrisme
Par
Philippe GUITTET
Libération, lundi 23 juin 2003
Philippe
Guittet est secrétaire général
du Syndicat national des personnels de direction de l'Education nationale (SNPDEN).
Pendant
des années, les personnels de direction de l'Education nationale (proviseurs,
principaux et leurs adjoints) ont tenté de traiter la question des signes
ostentatoires par le dialogue, en refusant l'exclusion a priori. Ils défendaient
les principes qu'ils croyaient ceux affirmés par les lois laïques, notamment
celle de 1905. Ils essayaient de témoigner que la laïcité est un progrès décisif
pour la liberté de conscience, pour l'égalité entre ceux qui croient et ceux
qui ne croient pas, pour les religions elles-mêmes, libérées du contrôle et
de la domination de l'Etat, et plus généralement pour la vie publique et donc
pour l'Ecole, en évitant une dangereuse confusion entre le spirituel et le
temporel. Ils tentaient de faire appréhender que cette laïcité n'est pas une
particularité française mais, au contraire, qu'elle a, comme les droits de
l'homme, une vocation universelle et qu'elle conditionne une démocratie
accomplie.
Celle-ci
accepte les différences dans le respect de la loi commune, mais ne les exalte
pas ; elle prône l'intégration et pas l'assimilation. Elle ne peut pas se résoudre
à être l'agrégation des identités, des communautés, ethniques,
linguistiques, religieuses. Certes, l'identité sert à construire la mémoire ;
certes, la démocratie tolère les corps intermédiaires mais pas au prix d'aliéner
la volonté et la conscience au profit d'une communauté d'appartenance ; la fidélité
à l'identité affirmée ne doit pas l'emporter sur les valeurs démocratiques
fondamentales que sont l'individu et l'universalité ; la communauté ne doit
pas s'opposer au contrat citoyen. Aucune communauté ne doit engendrer inégalité
et intolérance.
Les
chefs d'établissement et leurs adjoints tentaient de démontrer que dans notre
République, l'école joue un rôle fondamental ; elle est libératrice, comme
l'affirmait le beau titre de la revue de l'ancien Syndicat national des
instituteurs (SNI), elle est émancipatrice. Elle forme l'autonomie de la pensée
et permet la construction d'une conscience critique. Elle n'oppose pas savoir et
esprit critique, parce que c'est la confrontation du savoir à l'esprit critique
qui fait passer de la croyance à la connaissance. Cet esprit critique permet de
comprendre que toutes les idées ne se valent pas, par exemple racisme et dignité
des hommes, ou sexisme et dignité des hommes et des femmes. Cet esprit critique
permet le doute ; pas celui de l'abstention, celui de l'engagement. L'école ne
peut donc pas laisser s'exercer une emprise idéologique ou religieuse ; elle
est incompatible avec la manifestation sans retenue d'appartenances religieuses
ou politiques.
Cette
interprétation de nos lois, notamment de celle de 1905, donc de la laïcité,
n'est malheureusement pas celle que donne le Conseil d'Etat, lorsqu'il se
prononce en 1989 sur le droit pour les jeunes filles musulmanes de porter le
voile à l'école publique. Il affirme la vocation non discriminante de l'école
publique, respect de la conscience individuelle des élèves au détriment du rôle
de l'école dans la formation du jugement. Pourtant, comment être sûr du
moment où le jeune a une totale liberté individuelle ? A l'école primaire ?
Au collège ? Au lycée ? Le citoyen conscient se construit progressivement
jusqu'à sa majorité. Comment apprécier l'emprise familiale ou culturelle sur
ces jeunes, qui peut aller jusqu'à un véritable déni de leur liberté
individuelle ? En définitive, le Conseil d'Etat affirme que le principe général
de la laïcité du service public, c'est la neutralité politique et religieuse
comme effacement devant le pluralisme des confessions, alors que la neutralité
devrait signifier extériorité au champ des options spirituelles.
Les
conclusions qu'en tire le Conseil d'Etat sont claires : il n'y a pas
d'interdiction générale du port d'insignes religieux : simplement sont prohibés
les actes de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande. Cela
signifie que le Conseil d'Etat reconnaît le droit d'exposer publiquement, mais
individuellement, son appartenance religieuse. Par ailleurs, le Conseil d'Etat
nous invite à traiter chaque cas particulièrement, et donc à dire le droit
localement. Il faut savoir qu'au-delà de cette interprétation de la loi, déjà
contestable en 1989, la situation a profondément changé ces dernières années.
Il suffit de lire Hanifa Chérifi, médiatrice de l'Education nationale : «Au
bout d'une observation de terrain de neuf ans, nous constatons que le voile amène
les femmes à se référer à un statut dicté par la religion et non par les
lois civiques.» Interviewée dans l'Humanité
du 30 avril, à la question, «Quelles
sont vos impressions sur les jeunes filles qui portent le voile ?», elle répond
: «J'ai en face de moi des jeunes filles
sûres d'elles et nullement désorientées. Elles connaissent (...) par coeur
l'avis du Conseil d'Etat (...). J'ai découvert l'existence d'un véritable réseau
de soutien à ces élèves, composé de juristes, d'étudiants, de prédicateurs
organisés dans des associations islamiques connues, telles que l'UOIF (Union
des organisations islamiques de France)...». Plus loin, elle dit : «(...)
Le voile est bien plus qu'une tenue vestimentaire. Il renvoie à une restriction
de la mixité, de la liberté individuelle, et met à mal l'égalité des sexes.
Il faut donc s'interroger sur la signification du voile avant de se demander si
c'est le libre choix des femmes de le revêtir ou pas.» C'est exactement
l'appréciation que porte la majorité des proviseurs, principaux et adjoints
confrontés au phénomène ces dernières années. D'autres signes religieux
ostentatoires font leur apparition et les demandes d'exercice de pratiques
religieuses à l'intérieur de l'école se font de plus en plus pressantes.
Alors
qu'approche le centenaire de la loi de 1905, il est temps pour le législateur
d'infirmer l'interprétation qu'en donne le Conseil d'Etat et qui sert de plus
en plus de paravent aux organisations et éléments intégristes qui, au nom de
la liberté de conscience et de la neutralité de l'école, cherchent à vider
la laïcité de sa substance, au nom d'une laïcité qu'ils disent «ouverte»
ou encore «moderne». Aujourd'hui, on
ne peut plus traiter la question du foulard comme un problème de jeunes filles
prises individuellement avec qui l'on doit dialoguer, comme savaient le faire
avec responsabilité les personnels de direction. Dire cela n'est pas à
exclure, c'est au contraire entériner cette contrainte dans l'espace scolaire,
parce que nous privons de tout recours celles qui la refusent comme un signe
d'infériorité sexuelle ou de tutelle confessionnelle. Toute autre attitude
serait un abandon des principes qui fondent notre République.
Cela
ne l'affranchit pas de comprendre ce que l'on appelle la «communautarisation»
de la société française, en particulier les décisions politiques en matière
d'urbanisme qui ont non seulement aggravé les ségrégations sociales et
favorisé la violence, mais aussi facilité les distinctions communautaires, en
créant des ghettos que l'école n'a pas pu enrayer.
Il
ne s'agit pas d'identifier, ni de stigmatiser, en France, une collectivité
originaire de pays de culture musulmane (ni toute autre collectivité
d'ailleurs) qui serait soudée par des intérêts identiques, surtout qu'il
existe une multitude d'individus, de groupes, pratiquants, non-pratiquants ou
non-croyants. Il n'y a pas, en France, 5 millions de musulmans, comme il n'y a
pas 50 millions de chrétiens. C'est d'ailleurs la limite de la reconnaissance
par un Etat laïque de structures de nature religieuse comme le Conseil français
du culte musulman (CFCM) ou le Conseil représentatif des institutions juives de
France (Crif). Leur avis a certes de l'intérêt mais il ne doit pas constituer
un blocage à l'évolution de nos institutions.
Face
à l'avancée des communautarismes, qui peut prendre des formes violentes y
compris à l'école, il faut changer de politique et non se donner mauvaise
conscience. Depuis de trop nombreuses années, les pouvoirs publics ont abandonné
au prosélytisme intégriste le terrain culturel et identitaire dans les
quartiers et les banlieues populaires. Il est urgent que les politiques en
prennent conscience. Ce prosélytisme ne doit pas gagner l'école publique car
ce serait la fin de notre modèle de démocratie laïque. Les élus de la nation
et le gouvernement doivent prendre leur responsabilité en arrêtant une législation
claire et une réglementation applicable sur l'ensemble du territoire national.
Il faut revenir à l'esprit de la loi de 1905 qui sépare la sphère publique et
la sphère privée, même face au chantage du développement d'écoles
confessionnelles. C'est le seul moyen de ne pas laisser de prise aux intégrismes
qui avancent masqués dans l'école publique au nom des libertés individuelles,
de la tolérance et de la neutralité.
Cette
loi serait de nature à combattre à l'école les expressions de la xénophobie,
du racisme, de l'antisémitisme et du sexisme, pratiques d'exclusions
inacceptables et sanctionnées par la loi.