Lemonde.fr
 
 
L'été le plus meurtrier en France depuis la Libération
LE MONDE | 09.09.03
Avec 11 435 décès supplémentaires dans la première quinzaine d'août, au moins 54 070 personnes ont perdu la vie ce mois-là, contre 40 000 en année moyenne. Une surmortalité jamais atteinte depuis 50 ans, qui dépasse les moyennes de décès en hiver, habituellement plus mortel.

La France vient de subir son été le plus meurtrier depuis cinquante ans. Avec 11 435 décès supplémentaires par rapport à la normale, comptabilisés par l'Institut de veille sanitaire (INVS) dans la première quinzaine d'août, le pays a subi, avec la canicule, un pic de surmortalité jamais égalé dans un mois d'été depuis la Libération. La surmortalité enregistrée en août dépasse même les moyennes de décès des mois d'hiver, traditionnellement plus meurtriers que ceux d'été.

Ces premières estimations, confirmées au Monde par les démographes de l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et de l'Institut national des études démographiques (INED), font apparaître l'épisode de canicule comme une catastrophe sanitaire majeure, dont il existe peu d'équivalents depuis l'apparition de la médecine moderne. Le surcroît de mortalité enregistré peut être comparé au nombre de tués sur la route lors des années noires ou aux bilans humains de séismes de grande ampleur.

Sur le plan démographique, la question posée par la surmortalité enregistrée en août est inédite. Il n'existe en effet aucune étude ayant exploré de façon précise la saisonnalité de la mortalité en France. Pas plus qu'il n'existe de travaux sur les relations entre les décès et les températures.

Pour pouvoir apprécier l'ampleur de la mortalité de cet été par rapport aux années précédentes, il faut donc comparer le nombre de morts en août 2003 aux statistiques mensuelles des décès effectuées par l'Insee depuis 1946. Les pouvoirs publics ne disposant pas encore du nombre définitif de morts le mois dernier, ces comparaisons ont été réalisées à partir de l'hypothèse de mortalité la plus basse : en partant de l'estimation de surmortalité de l'INVS, Laurent Toulemon, démographe à l'INED, a ainsi évalué à 54 070 le nombre minimum de morts dans le mois écoulé.

Premier enseignement de ce travail comparatif : aucun mois d'été, et a fortiori de mois d'août, n'enregistre de tels équivalents en termes de mortalité depuis cinquante ans. Les chiffres habituels de décès en été se situent autour de 40 000, oscillant entre 39 000 et 43 000 selon les années. Bien qu'ils ne disposent pas encore de données stabilisées, la différence avec 2003 frappe les démographes : "Un écart de 10 000 morts sur un mois d'été, on n'a jamais vu ça en cinquante ans", confirme François Clanché, responsable des études démographiques à l'Insee.

Même les années de fortes chaleurs n'ont pas enregistré un tel pic de surmortalité : les canicules de 1976 ou de 1983 sont ainsi loin d'avoir fait autant de morts. Le surcroît de décès enregistré en juillet 1983 (4 500 morts supplémentaires) était ainsi deux fois et demi moins important que celui d'août 2003.

Second enseignement : l'importance de la mortalité cet été est telle qu'elle dépasse les comparaisons saisonnières. Hormis les mois d'hiver (décembre, janvier, février, mars), il n'existe pas d'équivalent dans le nombre de décès enregistrés pendant les printemps et automnes des dernières décennies.

Pis, avec 54 070 décès supposés, ce mois d'août dépasse même la moyenne des morts comptabilisées pendant les mois d'hiver en France : décembre et janvier, qui enregistrent traditionnellement le nombre le plus important de morts sur l'année, comptent généralement autour de 50 000 décès par mois. Au cours des années récentes, seuls les épisodes de grippe d'hiver sont supérieurs à la mortalité d'août 2003, comme en janvier 1997 (59 227 décès) ou janvier 2000 (58 939). Encore faut-il préciser que, rapportés à la moyenne hivernale des décès, ces pics, de l'ordre de 9 000 décès supplémentaires, sont de moindre ampleur que celui du mois écoulé.

L'autre grande caractéristique de ce pic de surmortalité réside dans son ampleur et sa soudaineté. Selon l'estimation de l'INVS, le surcroît de décès enregistré de 11 435 entre le 1er et le 15 août, rapporté aux 20 630 décès attendus sur la même période, correspond à une augmentation de 50 % de la mortalité en quinze jours et de 25 % en un mois. "C'est énorme par rapport à la normale d'une mortalité hebdomadaire ou mensuelle", estime ainsi Jacques Vallin, démographe à l'INED.

Mais, pour être spectaculaire, l'épidémie due à la canicule doit néanmoins être restituée dans une perspective historique. Un tel surcroît de mortalité, exceptionnel depuis trente ans, est surtout inédit depuis l'amélioration des conditions de vie et la modernisation du système sanitaire. "L'événement d'août n'est pas un épisode mineur de la conjoncture actuelle, analyse le démographe de l'INED, Jacques Vallin. Mais, comparativement au passé, il peut être qualifié de mineur." Il s'inscrit en effet dans un contexte démographique de recul de la mortalité générale, rendu possible par les révolutions médicales des cinquante dernières années : découverte des antibiotiques et progrès de la médecine périnatale, qui ont protégé la vie des enfants ; apparition des thérapies cardio-vasculaires, qui ont prolongé la vie des troisième et quatrième âges.

Il faut ainsi remonter aux années 1970, avant l'apparition des vaccins contre la grippe, pour retrouver un tel pic de surmortalité : l'épisode de l'hiver 1969-1970 est le dernier à avoir causé un nombre très important de morts, avec plus de 30 000 décès enregistrés en décembre et janvier.

Avant la Libération, la France vivait régulièrement des catastrophes sanitaires dues aux grandes épidémies, sans commune mesure avec la surmortalité enregistrée en août. Les deux guerres mondiales exceptées - la première a causé la mort de 1 million et demi de Français, la seconde de 600 000 -, le pays a été rudement touché par des épisodes de surmortalité infantile : après un été très chaud en 1911, le nombre de décès des enfants de moins de 1 an a augmenté de près de 50 % par rapport à l'année précédente (15 509 morts en 1911 contre 11 434 en 1910). Le même phénomène s'est reproduit au cours de l'été 1945 ; la canicule touchait alors beaucoup plus les enfants que les personnes âgées, provoquant déshydratation et crises de diarrhée.

Enfin, le pic de 2003 apparaît dérisoire au regard de la véritable hécatombe qu'a entraînée la grippe espagnole en 1918-1919 : on estime entre 200 000 et 400 000 le nombre de décès en France sur les 25 millions de morts causées par l'épidémie dans le monde entier.

Si l'épisode de surmortalité qu'a vécu la France cet été peut d'ores et déjà être qualifié d'exceptionnel, les démographes restent cependant prudents sur les conclusions à en tirer : dans les mois à venir, ils devraient observer attentivement si la mortalité baisse ou non par rapport aux moyennes des années précédentes. Si le nombre de décès diminue, cela signifierait que la canicule a touché des personnes fragilisées qui seraient décédées dans un avenir proche. Si, au contraire, la mortalité reste la même, l'hypothèse que la canicule a entraîné aussi la mort de nombreuses personnes appelées à vivre plus longtemps ne serait plus à exclure.

Cécile Prieur


Une hypothèse basse de 54 070 morts en août

Le 29 août, l'Institut de veille sanitaire (INVS) évaluait à 11 435 décès la surmortalité enregistrée entre le 1er et le 15 août en France. Cette estimation avait été calculée en soustrayant le nombre de décès déclarés pendant cette quinzaine (32 065) au nombre de décès attendus pour un mois d'août habituel (20 630, calculés en référence aux années 2000, 2001 et 2002).

Partant de cette première évaluation, le démographe de l'Institut national des études démographiques (INED), Laurent Toulemon, a procédé à une estimation du nombre de morts potentiels pour la totalité du mois d'août - les statistiques définitives ne sont pas encore disponibles. Il a ainsi rapporté le nombre de 20 630 décès attendus sur la première quinzaine, aux 31 jours d'août, ce qui chiffre le nombre de morts à 42 635 pour la totalité du mois. Il a ensuite ajouté les 11 435 décès supplémentaires comptabilisés par l'INVS, pour aboutir à un nombre potentiel de 54 070 décès pour le mois. Cette estimation est minimale et ne tient pas compte du surcroît de mortalité de la seconde quinzaine d'août.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.09.03