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Essais
Nos
futurs
Une somme de Pierre Bouretz sur les philosophes messianiques, de Martin
Buber à Hans Jonas, de Benjamin à Lévinas, qui ont tenté malgré tout de
maintenir le «principe espérance».
Par Robert
MAGGIORI
jeudi 18 septembre 2003
Pierre Bouretz Ces questions se lèvent en essaim dès qu'on ouvre l'imposant ouvrage de
Pierre Bouretz, Témoins du futur, qui les envisage cependant dans une
optique bien plus savante, sur fond historique et sous une forme rigoureusement
philosophique. Le sous-titre, Philosophie et messianisme, en dit l'objet,
simple, par les domaines auxquels il ouvre, et problématique quant à la
conjonction qu'il établit entre eux. Comme ensemble d'expectatives,
d'espérances, de tensions orientées vers une fin des temps, ou une saison à
venir qui verra la paix définitive, l'harmonie universelle, la fin de l'Exil ou
la résurrection des morts, comme attente infinie d'un Sauveur et d'un
Rédempteur, «prêtre oint», prophète, roi, figure divine, «Fils de
l'Homme» ou descendant de David, le messianisme se soutient d'une foi, quand la
philosophie compte avant tout sur la Raison. Mais, sécularisé, laïcisé, le
messianisme peut ne plus relever d'un «article de foi» celui, le douzième,
que dictait par exemple Maïmonide : «Je crois totalement que le Messie
viendra, et, même s'il tarde, je continue à le croire» et se donner
comme travail de la raison qui, à partir du constat de l'oppression, de
l'aliénation, de l'injustice, trace les linéaments d'une société future,
utopique, toute de liberté et de justice, et pense les conditions auxquelles,
sans le support d'aucun Dieu, les hommes, sujets de l'histoire, pourraient la
construire : rares, alors, sont les philosophies totalement privées de cette
dimension «messianique». Raison et foi ne s'excluent évidemment pas. Mais
qu'arrive-t-il lorsqu'elles ne peuvent plus se supporter, se sustenter l'une
l'autre, lorsque l'histoire brise les rêves de l'une et de l'autre et étend une
ombre épaisse sur le monde que l'une et l'autre, différemment, promettaient à la
lumière ? On peut en effet se demander comment sont possibles, en ce siècle
d'horreurs, des philosophies ou des «théologies de l'espérance». Pierre Bouretz
n'envisage pas celles qu'ont élaborées des penseurs chrétiens, tels que Jürgen
Moltmann, Wolfhardt Pannenberg ou Johannes B. Metz. Mais la pensée de ceux qui
se sont trouvés, pourrait-on dire, dans l'oeil du cyclone au milieu de
«ce que nul ne pouvait imaginer : hommes, femmes et enfants massacrés au seul
motif de leur naissance, monceaux de morts sans sépulture, millions d'être
humains partis en fumée» parce qu'Allemands, d'origine ou de culture,
et parce que Juifs, hommes qui, s'ils ne se recouvraient pas tous de châle de
prière, ont porté avec plus ou moins de ferveur la Tradition, ont subi ou risqué
de subir le même sort que les êtres nus psalmodiant à l'entrée des chambres à
gaz le douzième article de foi de Maïmonide, philosophes qui, s'ils prenaient
acte de la sécularisation du monde et se confrontaient aux «trois hérauts du
désenchantement», Hegel, Nietzsche ou Heidegger, n'ont pas accepté que
«congé soit donné sans regret à toute transcendance». Hermann Cohen,
Franz Rosenzweig, Walter Benjamin, Gershom Scholem, Martin Buber, Ernst Bloch,
Leo Strauss, Hans Jonas, Emmanuel Lévinas : Témoins du futur leur est
entièrement consacré. Ces figures de la philosophie du XXe siècle ont déjà fait l'objet de bien des
études, et sans doute, au lieu de produire une «somme» de mille deux cent
cinquante pages où elles apparaissent ensemble, Pierre Bouretz eût-il pu
consacrer un livre à chacune d'entre elles. Mais l'originalité de son travail
tient précisément à cela : avoir rapproché, avoir fait s'incruster les pièces de
la marqueterie, et ainsi (un peu à la manière où, dans d'autres domaines, un
Lévi-Strauss découvre des invariants structurels, et un Fernard Braudel
«invente» l'objet «Méditerranée» en exhumant entre divers pays et cultures des
proximités, des parallélismes, des identités, des analogies encore impensés)
avoir dégagé une «terre nouvelle» de la philosophie que définit précisément le
complexe réseau de relations, parfois conflictuelles d'ailleurs, entre des
pensées apparemment tirées à hue et à dia, vers Kant (Cohen), la mystique
(Scholem) ou Marx (Bloch, Benjamin). Témoins du futur ne propose ni
raccourcis ni vues panoramiques. A reliefs escarpés sied une cartographie
précise, et Pierre Bouretz ne néglige aucune donnée pour faire voir, à partir de
la clairière ouverte par le «nouvel idéalisme» d'Hermann Cohen, veiné du
messianisme issu de la tradition hébraïque, le sillon qui conduit de l'Etoile
de la rédemption de Rosenzweig à la pensée de Lévinas, à «l'intrigue
d'une responsabilité envers autrui surgie avec la vision de son visage, puis
déployée comme trace d'une eschatologie de la paix messianique». Le but de
l'entreprise n'est évidemment pas d'exhiber des filiations ou des concaténations
de théories philosophiques, intéressant les seuls spécialistes. Il s'agit de
sauver le «principe espérance» (Ernst Bloch). Il s'agit de montrer que
malgré tout, et en dépit de ce que nombre de leurs pairs aient pris acte
de la «mort de Dieu», de la déréliction de l'homme, du cours insensé de
l'histoire, et se soient résignés à «ne concevoir l'avenir qu'à l'ombre de
"sombres temps"», d'autres philosophes ont «résisté», et décrit un monde à
venir dans lequel l'homme trouvera des raisons, même minces, de vivre en paix
avec lui-même et avec les autres. Theodor W. Adorno disait qu'après Auschwitz,
il ne serait plus possible d'écrire des poèmes : mais les poètes demeurent,
ainsi que les amants de la poésie, et le genêt, comme l'écrivait Leopardi, finit
par pousser, même sur les pentes du Vésuve, mortes, pétrifiées par les coulées
de lave.
Témoins du futur. Philosophie et messianisme
NRF
Essais, Gallimard, 1 250 pp., 45 €.
l est des expressions
simples dont le sens, à bien y réfléchir, se révèle abyssal. Que signifient par
exemple les locutions «malgré tout» et «en dépit de tout» ? Que l'on peut,
nonobstant mille obstacles, aller quand même au gré de ses désirs, que contre
vents et marées l'on parvient à bon port, que de ce qui afflige on fait force et
vertu ? Et quel est ce «tout» qui laisse hors de lui quelque chose qui lui
résiste ou le vainc ? Comment peut-on «agir envers et contre tout» (ou tous), si
le «tout» inclut ce qui empêche d'agir, mort, destruction, anéantissement ? A
l'instar des dieux, dont rien n'empêche jamais qu'ils aient pouvoir sur tout,
les hommes peuvent-ils aussi réaliser des miracles, et être capables,
seraient-ils accablés des plus raisonnables raisons de désespérer, de trouver
malgré tout des raisons déraisonnables d'espérer ? Comment se fait-il en
effet que l'espoir, vidé de sa substance, piétiné, meurtri, annihilé, trouve la
force de renaître, que, «même dégrisée de ses enthousiasmes»,
«l'imagination du meilleur» ne reste jamais tout à fait «prisonnière
de l'expérience du pire» ?