Léon Blum
Discours au Congrès de Tours (décembre 1920)
Quand,
le 27 décembre 1920, Léon Blum prend la parole pour combattre l'adhésion du
Parti socialiste (S.F.I.O.) à l'Internationale communiste, les jeux sont faits
dès avant le premier jour des assises : la majorité pour l'adhésion est
acquise. Depuis le congrès de Strasbourg (février 1920) qui a décidé le
retrait du Parti de la IIe Internationale sans se résoudre encore à l'adhésion
à la IIIe, les partisans du ralliement à Moscou n'ont cessé de grandir en
nombre. Trois tendances se sont dégagées : celle des partisans de la résistance
à l'adhésion (Blum, Renaudel, Bracke, appuyés par Jules Guesde) celle des
partisans de l'adhésion sans réserve (le Comité pour la IIe Internationale
: Souvarine, Loriot, Vaillant-Couturier et une partie des anciens partisans de
la « reconstruction » de l'Internationale : Cachin, Frossard), celle enfin des
anciens « reconstructeurs » de l'Internationale (Longuet, Mistral), partagés
entre l'envie d'adhérer à la formation nouvelle et leur répulsion pour les
21 conditions imposées pour leur acceptation dans son sein par l'Internationale
communiste.
Une
bonne partie du débat a été et sera consacrée à la question de savoir si
l'on pourra obtenir l'assouplissement de ces conditions : obligation de flétrir
dans la presse les réformistes, les « centristes », de les écarter de tout
poste de responsabilité, de créer un organisme clandestin capable de remplir,
au moment décisif, son devoir envers la révolution, obligation d'organiser
l'agitation dans l'armée, d'exiger l'expulsion des colonies des impérialistes
de la métropole, de former des noyaux dans les syndicats, d'établir dans leur
sein « une discipline de fer confinant à la discipline militaire », de procéder
à des épurations périodiques, etc. Frossard, secrétaire général du Parti,
et Cachin,. directeur de « L'Humanité », qui sont allés remplir à Moscou
une mission d'information et qui préconisent l'adhésion à la IIIe
Internationale, donnent à entendre que les 21 conditions seront assouplies dans
les faits. Jean Longuet s'est efforcé de démontrer qu'il n'en était rien. Léon
Blum, lui, tout en soulignant qu'avec le bolchevisme international on est en présence
d'un système trop cohérent et trop stable pour qu'on puisse espérer le
modifier, élève le débat en analysant l'ensemble du système indépendamment
de tout détail tactique et de toute question de personne. Son discours fait
suffisamment d'impression pour que Frossard salue le « bel effort intellectuel
» qu'il représente ; mais pas assez pour changer le sentiment général du
Congrès. L'adhésion à la IIIe Internationale est votée par 3 208 mandats
contre 1022 et 397 abstentions. Puis vient un vote sur la façon d'interpréter
la demande d'exclusion des « centristes » réclamée par l'Exécutif de
l'I.C.C. ; par 3 247 mandats contre 1398, la majorité n'accepte pas de refuser ces
exclusions. C'est la scission.
LÉON
BLUM. - Je demande au congrès d'avoir égard à ce qu'il y a d'ingrat dans la tâche
que mes camarades m'ont confiée devant une assemblée dont la résolution est
arrêtée, dont la volonté d'adhésion est fixée et inébranlable. J'ai à défendre
une motion qui conclut au refus d'adhésion pur et simple et j'ai à exposer les
raisons qui nous ont déterminés, mes amis et moi, à prendre cette attitude.
Vous
savez à quel point de vue nous nous sommes placés, les uns et les autres. Le
IIe congrès international qui s'est tenu à Moscou au mois de juillet dernier a
eu visiblement le caractère d'une sorte de congrès constituant. (Bruit.)
J'ai
naturellement une voix très faible. Je suis, d'autre part, très fatigué,
comme vous tous, et il me serait matériellement impossible de surmonter par la
force de mon gosier et de mes poumons, le tumulte et les interruptions
violentes,
Donc,
le IIe congrès international de Moscou avait eu de toute évidence le
caractère d'une sorte de congrès constituant. Sur tous les terrains, au point
de vue doctrinal comme au point de vue tactique, il a énoncé un ensemble de résolutions
qui se complètent les unes et les autres et dont l'ensemble forme une sorte d'édifice
architectural, entièrement proportionné dans son plan, dont toutes les parties
tiennent les unes aux autres, dont il est impossible de nier le caractère de
puissance et même de majesté.
Vous
êtes en présence d'un tout, d'un ensemble doctrinal. Dès lors, la question
qui se pose à tous est la suivante : Acceptez-vous ou n'acceptez-vous pas cet
ensemble de doctrine qui ont été formulées par le congrès de
l'Internationale communiste ? Et accepter - j'espère qu'il n'y aura aucune
divergence de pensée sur ce point - accepter, cela veut dire accepter dans son
intelligence, dans son cœur et dans sa volonté ; cela veut dire accepter avec
la résolution de se conformer désormais d'une façon stricte dans sa pensée
et dans son action à la nouvelle doctrine qui a été formulée. Toute autre
adhésion serait une comédie, indigne de l'Internationale communiste et indigne
du Parti français. Vous êtes en présence d'un ensemble. Il n'y a même pas
lieu d'ergoter sur tel ou tel point de détail. Il s'agit de voir la pensée
d'ensemble, la pensée centrale. Si vous acceptez avec telle ou telle réserve
de détail, peu importe. On ne chicane pas avec une doctrine comme celle-là.
Mais si vous en contestez des parties essentielles, alors vraiment vous n'avez
pas le droit d'adhérer avec des réticences, avec des arrière-pensées ou avec
des restrictions mentales. Il ne s'agit pas de dire : « J'adhère », mais
du bout des lèvres, avec la certitude que tout cela n'est qu'une plaisanterie,
et que, demain, le Parti continuera à vivre ou à agir comme il le faisait
hier. Nous sommes tous d'accord pour rejeter de pareilles interprétations. (Applaudissements.)
Le
congrès peut nous en croire. Avec un effort d'impartialité intellectuelle et
de probité que personne ici ne contestera, nous nous sommes placés en face du
problème et nous nous sommes dit, étudiant les textes de l'Internationale
communiste, ses thèses, ses statuts - et je ne reviens pas sur les difficultés
et les lenteurs vraiment excessives avec lesquelles on nous a livré, les uns
après les autres, les éléments de discussion et de connaissance «
Pouvons-nous ou non accepter ? ». Pour nous, en effet, accepter, ce serait
accepter vraiment, dans toute la force et la puissance du terme.
Nous
avions le devoir de faire cet examen ; nous avions le devoir de le faire comme
tous les militants de ce Parti et nous avions le droit de le faire, bien qu'on
ait soutenu le contraire, en dépit de la résolution de Strasbourg.
La
résolution de Strasbourg a dit qu'aucune des thèses doctrinales de
l'Internationale communiste n'était en désaccord avec les principes
fondamentaux du socialisme traditionnel. Vous savez bien qu'au moment où cette
phrase a été insérée dans la motion de Strasbourg, la doctrine de Moscou n'était
pas encore formulée. Il y a, à cet égard, un témoignage que vous ne récuserez
pas. C'est Lénine lui-même qui a dit, dans une thèse qu'il a rédigée lui-même,
que la première année de l'Internationale communiste, celle qui s'est écoulée
entre le premier et le second congrès de Moscou [1],
n'avait été qu'une année de propagande et d'agitation. Au second congrès
devait être échue la tâche de donner un corps défini à une doctrine encore
confuse, et dont seulement les grandes lignes d'orientation étaient fixées.
Par
conséquent, notre droit restait entier, ainsi que notre devoir. Nous avons donc
fait cet examen et quel est pour nous le résultat? Il est double. D'abord, et
je crois que là-dessus nous n'aurons pas de débat, nous sommes en présence de
quelque chose qui est neuf. On a essayé de nous démontrer le contraire, on
l'essaiera peut-être encore. je Me souviens que lorsque, à la Fédération de
la Seine, répondant à Frossard qui avait fait l'effort le plus ingénieux et
le plus souple pour rattacher les thèses communistes aux Principes
traditionnels du Parti socialiste, j'essayais, au contraire, de lui montrer
qu'il Y avait une force, une volonté de reconstruction entièrement neuve, différant
sur les points essentiels du socialisme traditionnel que nous avions connu et
pratiqué jusqu'à présent, je me souviens que les représentants les plus
qualifiés de la IIIe, Internationale m'appuyèrent : « C'est vrai,
disaient-ils, c'est bien ce que nous pensons, c'est bien ce que nous voulons,
c'est bien un socialisme neuf que nous voulons instaurer dans ce pays, dans tout
le monde prolétarien. »
C'est
ce que Lénine et Trotsky ont dit. C'est ce que vous-mêmes vous disiez en
revenant de Russie ; par exemple Cachin, dans la dernière lettre qu'il envoyait
de Moscou, parlait d'une action en rupture du passé. Trotsky, dans le dernier
document que le Bulletin communiste a publié, a dit que c'était un
parti nouveau.
UN
DÉLÉGUÉ. - Nouveau, mais après la guerre
LÉON
BLUM. - N'essayez pas de le contester. Vous avez le droit de penser qu'à une
situation qui vous apparaîtra comme nouvelle dans le monde doit correspondre
une conception socialiste entièrement nouvelle. Cette idée de nouveauté, ce
n'est pas ce qui nous effraierait le plus. Je peux dire que, les uns et les
autres, nous avons fait des efforts qui ont été parfois ignorés ou méconnus
dans le Parti, pour mettre au point, pour mettre à la page notre doctrine
socialiste. Nous avons fait après la guerre un effort sérieux et efficace de révision
et de réadaptation et nous l'avons fait en commun dans le programme d'avril
1919.
Mais
ici, ce n'est pas seulement de révision et de réadaptation qu'il s'agit et je
vais essayer de vous démontrer - c'est le cœur même de ma démonstration -
que c'est un socialisme neuf sur tous les points essentiels : conception
d'organisation, conception des rapports de l'organisation politique et de
l'organisation économique, conception révolutionnaire, conception de la
dictature du prolétariat.
C'est
un socialisme neuf. A notre avis, il repose sur des idées erronées en elles-mêmes,
contraires aux principes essentiels et invariables du socialisme marxiste. Il
repose, d'autre part, sur une espèce de vaste erreur de fait qui a consisté à
généraliser pour l'ensemble du socialisme international, un certain nombre de
notions tirées d'une expérience, particulière et locale, l'expérience de la
révolution russe, elle-même, et à poser comme règle d'action nécessaire et
universelle pour le socialisme international ce qui était l'expérience
contestable peut-être, mais lentement dégagée des faits eux-mêmes par ceux
qui avaient accompli et fait vivre la révolution russe.
Voilà
ce que nous pensons - nouveauté, d'une part, et erreur d'autre part, erreur de
fait, erreur de doctrine. Je prendrai les points que j'ai indiqués et, sur
chacun d'eux, je vous montrerai comment les formules contenues dans notre motion
peuvent se justifier.
Organisation
du Parti d'abord.
Telle
qu'elle était née du pacte d'unité de 1905, telle qu'elle était née d'une
pratique et d'une expérience d'une dizaine d'années, - et je ne compte pas les
années de guerre, - vous savez sur quels principes essentiels elle reposait.
Constitution avant tout de caractère populaire. Suivant la belle formule de nos
statuts, la direction du Parti appartenait au Parti lui-même. C'est à la base
même du Parti, dans la masse des militants et des cotisants, que se formaient
la volonté et la pensée collectives. Cette volonté et cette pensée
remontaient d'étage en étage, de la section à la Fédération, de la Fédération
au Conseil national, du Conseil national au Congrès.
UN
DÉLÉGUÉ. - Et les élus ?
LÉON
BLUM. Nous parlerons des élus tout à l'heure. Je n'esquiverai pas ce genre de
débat. La C.A.P. [2]
et le groupe parlementaire étaient les deux organismes permanents du Parti,
organismes d'exécution, chargés, dans l'intervalle des Conseils nationaux et
des Congrès, de faire appliquer des décisions auxquelles chacun de nos
militants avait pu participer dans des délibérations de sa section. Partout,
par conséquent, la vie populaire, partout la liberté, l'air libre, partout
le contrôle, partout la responsabilité.
On
parle de chefs. Il n'y avait pas de chefs. Il n'y en a pas dans le Parti
socialiste. Sur ceux qu'on appelle des chefs, le contrôle s'exerçait ou
pouvait s'exercer. Il dépendait - et il dépend encore - des militants de faire
jouer les dispositions statutaires sur ce point. Le contrôle était organisé
par eux, contrôle sévère dont il ne dépendait que d'eux de faire une réalité.
Mais en fait, dans cette constitution, ceux que vous appelez des chefs n'étaient
que des interprètes, que des mandataires chargés de donner leur voix ou leur
forme pratique à cette volonté et à cette pensée collective élaborées à
la base même, du Parti, dans la masse de ses militants. Voilà ce qu'était la
constitution du Parti.
Le
Parti était un parti de recrutement aussi large que possible et pour une raison
bien simple, c'est que, comme le disaient Marx et Engels dans le Manifeste
communiste, en l'appliquant au vrai Parti communiste, au Parti communiste
d'autrefois, le socialisme n'est pas un parti en face d'autres parfis. Il est
la classe ouvrière tout entière. Son objet, c'est de rassembler, par leur
communauté de classe, les travailleurs de tous les pays. (Applaudissements.)
Quand
on vient nous dire : Il y a eu pour le socialisme une période qui était une période
de recrutement et une autre période qui n'est plus une période de recrutement,
on va contre la notion essentielle du socialisme international : que tous les
prolétaires de tous les pays s'unissent. Commencez par les rassembler, c'est
votre œuvre, il n'y a pas d'autre limite à un parti socialiste, dans l'étendue
et le nombre, que le nombre des travailleurs et des salariés.
Notre
Parti était donc un parti de recrutement aussi large que possible. Comme tel,
il était un parti de liberté de pensée, car les deux idées se tiennent et
l'une dérive nécessairement de l'autre. Si vous voulez grouper dans le même
parti tous les travailleurs, tous les salariés, tous les exploités, vous ne
pouvez les rassembler que sur des formules simples et générales. Vous leur
direz : « Sont socialistes tous ceux qui veulent travailler à la substitution
du régime économique à un autre, tous ceux qui croient - car c'est le fond du
marxisme - qu'il y a liaison et connexion inéluctables entre le développement
du capitalisme, d'une part, et du socialisme, d'autre part. Si vous êtes avec
nous pour travailler à cette œuvre, votre acte de foi est consommé, vous êtes
socialistes. » A l'intérieur de ce credo, de cette affirmation
essentielle, toutes les variétés, toutes les nuances d'opinion sont tolérées.
Les uns imagineront qu'on aboutira au but par tels moyens et dans tel temps, les
autres par tel autre moyen et dans tel autre temps : toutes ces contrariétés
de tendances sont permises, et nous ne pouvons pas les interdire sans renier
notre but, qui est le groupement de tous les prolétaires de tous les pays. (Très
bien.)
Ainsi,
quand le Parti inscrivait dans ses statuts que la liberté de discussion était
entière, que la presse était libre, ce n'étaient pas de vagues notions démocratiques
introduites dans nos constitutions socialistes, c'était une règle tirée de
l'essence même de ce que doit être le Parti socialiste.
Et
la représentation proportionnelle, croyez-vous qu'elle ait un autre objet ? La
R.P. - c'est là qu'est son importance capitale - n'était pas faite pour
partager la direction entre diverses tendances, car, malgré tout, la loi des
majorités existait dans le Parti au point de vue de l'action. Quand une majorité
de congrès ou une majorité de C.A.P. avait pris une décision, l'action de
tous les membres du Parti était engagée. L'importance de la R.P. n'était pas
une importance politique ; c'était quelque chose de bien plus haut : c'était
une importance morale. La R.P. était le gage matériel de la liberté de pensée.
(Très bien ! sur certains bancs, applaudissements.) La R.P. n'avait
d'autre sens dans notre Parti - par cela même qu'il est de l'essence du
socialisme de grouper tous les travailleurs, tous les prolétaires de tout le
pays - que, à l'intérieur de la conception centrale du socialisme, toutes les
variétés de pensées et d'opinions étaient tolérées. Chacune de ces
opinions, chacune de ces nuances avait sa part, sa juste part, sa libre part,
dans l'élaboration de la pensée et de la volonté communes. Voilà ce qui
signifiaient ces dispositions, qu'il ne suffit pas de lire dans des statuts en
disant : Nous réviserons ceci, nous abrogerons cela. Ces idées tenaient à
l'essence même de notre Parti ; et nous ne pouvons les faire disparaître sans
transformer ce Parti dans son essence.
Et
l'action de ce Parti ? Quelle était-elle dans sa forme ? C'était une action d'éducation
populaire et de propagande publique. Le Parti socialiste, dont l'espérance
finale était de grouper sous son drapeau tous les travailleurs, s'adressait à
ces travailleurs par des moyens de recrutement et de propagande publics. Il
fondait des groupes et les ouvrait à tout le monde. Il faisait des réunions,
des campagnes électorales et essayait de toucher les électeurs. Voilà ce
qu'est encore aujourd'hui, pour quelques heures, le Parti socialiste.
Quel
sera le parti nouveau que vous voulez créer ? Au lieu de la volonté populaire
se formant à la base et remontant de degré en degré, votre régime de
centralisation comporte la subordination de chaque organisme à l'organisme qui
lui est hiérarchiquement supérieur ; c'est, au sommet, un comité directeur
de qui tout doit dépendre, c'est une sorte de commandement militaire formulé
d'en haut et se transmettant de grade en grade jusqu'aux simples militants,
jusqu'aux simples sections. L'autonomie des groupes et des fédérations ? Les
thèses vous disent que c'est une pure et simple hérésie. Il ne peut plus être
question de cela dans l'organisme communiste. Donc hiérarchisation de tous les
organes du Parti, de telle façon que tout organe dépende, par une
subordination directe, de l'organisme qui lui est supérieur.
A
côté de ces organismes publics, les organismes clandestins. Je veux revenir
ici sur une équivoque qu'on nous a autrefois opposée : une erreur de
traduction dans les documents, une sorte de miroitement entre le mot légal et
le mot clandestin ont fait croire à un certain nombre de camarades que
nous, adversaires de la IIIe Internationale, nous étions, par là même,
adversaires de l'action illégale.
Sembat
vous a répondu hier là-dessus ; je n'y reviendrai pas. Il n'y a pas un seul
socialiste qui consente à se laisser enfermer dans la légalité. (Très
bien ! applaudissements au centre.) Je l'ai dit dans ma campagne électorale,
je le dirai à la tribune de la Chambre à la première occasion, je le dirai
partout où il faudra le dire. (Applaudissements, très bien !) Mais la légalité
est une chose...
PAUL
FAURE. - Je n'ai pas parlé de l'action illégale, j'ai parlé... (Bruit,
tumulte.)
UN
DÉLÉGUÉ. - Je proteste contre les paroles de Paul Faure. (Mouvement.)
LÉON
BLUM. - Je dis qu'il n'y a pas le moindre rapport entre l'action illégale sur
laquelle nous sommes, je le répète, tous d'accord, et l'organisation
clandestine, sur laquelle nous sommes loin d'être d'accord. La preuve que les
deux notions ne coïncident pas, c'est qu'à l'heure présente, le Parti français
reconnaît la légitimité de l'action illégale, et il ne connaît pas encore
d'organisation clandestine.
Ce
que je veux bien démontrer ici, c'est la structure de l'organisme : les thèses
communistes vont vous imposer, d'une part, la subordination à tous les degrés,
avec, à la tête, un comité directeur, et, de l'autre, des organismes
clandestins que vous êtes tenus d'organiser.
UN
DÉLÉGUÉ. - Pas forcément! (Mouvement.)
LÉON
BLUM. - Je n'apporterai pas ici une seule citation, vous me rendrez cette
justice de penser que je ne dirai pas un mot que je ne puisse appuyer par des
textes. Je dis que vous êtes tenus, de par les thèses et les statuts,
d'organiser des comités clandestins, et que le comité exécutif de la Ille
Internationale se réserve même le droit de vous imposer directement cette création,
si vous montriez quelque faiblesse ou quelque lenteur à vous prêter à cette
exigence. Il y a encore autre chose que les thèses indiquent et qu'elles
n'avaient pas besoin de dire. Quand il y a juxtaposition d'organes publics ou
clandestins, à qui appartient nécessairement l'autorité réelle ? Où réside-t-elle
? Par la force des choses, dans l'organisme clandestin. Cela est fatal, et les
thèses reconnaissent cette nécessité. Paul Faure vous a lu les textes : c'est
toujours l'organisme clandestin qui doit contrôler effectivement l'organisme
public.
Comment
ces organismes se formeront-ils ? Est-ce qu'à l'issue de ce congrès, après
avoir nommé votre comité directeur publie, vous allez procéder à la
nomination du comité clandestin? (Exclamations.) Est-ce que vous allez
mettre aux voix la désignation de cet organisme ? (Applaudissements à
droite.)
Votre
comité directeur occulte ne pourra donc pas naître d'une délibération
publique de votre congrès, il faudra qu'il ait une autre origine. Il faudra que
sa constitution vous soit apportée du dehors.
Ceci
revient à dire que, dans le Parti qu'on veut nous faire, le pouvoir central
appartiendra finalement, à un comité occulte désigné - il n'y a pas d'autre
hypothèse possible - sous le contrôle du comité exécutif de l'Internationale
elle-même. Les actes les plus graves de la vie du Parti, ses décisions seront
prises par qui ? Par des hommes que vous ne connaîtrez pas. (Exclamations.
Bruit. Mouvement.)
J'analyse
des textes et j'essaie de les présenter dans leurs rapports et dans leur
ensemble.
UN
DÉLÉGUÉ. - Oui, avec des citations incomplètes.
LÉON
BLUM. - Je dis simplement : Étant donné l'organisme dont nous ne pouvons pas
nier l'existence - il résulte de tous les textes, dans leur lettre et dans leur
esprit - il est vraiment bien extraordinaire qu'on vienne nous parler de
tyrannie dans le parti actuel : tyrannie des chefs, tyrannie des élus. Je ne
sais pas quels moyens les élus emploient aujourd'hui pour exercer leur
tyrannie, mais du moins vous les connaissez, vous pouvez vous en prendre à eux.
Et demain ? vous vous en prendrez à qui ? A des anonymes, à des inconnus, à
des masques. (Protestations sur certains bancs, applaudissements sur
d'autres.)
L'unité
dans le Parti - on vous l'a dit hier en des termes que je voudrais que vous
n'oubliiez pas étant jusqu'à ce jour une unité synthétique, une unité
harmonique, c'était une sorte de résultante de toutes les forces, et toutes
les tendances intervenaient pour fixer et déterminer l'axe commun de l'action.
Vous,
ce n'est plus l'unité en ce sens que vous cherchez, c'est l'uniformité, l'homogénéité
absolues. Vous ne voulez dans votre parti que des hommes disposés, non
seulement à agir ensemble, mais encore prenant l'engagement de penser ensemble
: votre doctrine est fixée une fois pour toutes ! Ne varietur ! Qui
ne l'accepte pas n'entre pas dans votre parti; qui ne l'accepte plus devra en
sortir. Ce n'est pas au point de vue de telle ou telle personne que je veux
examiner la question des exclusions. Il importe peu qu'on veuille dessiner une
ligne de rupture ici ou là, que l'on veuille garder telle ou telle personne. (Très
bien!) Les textes ont une autre gravité. On veut constituer un parti entièrement
homogène, cela ,est logique et c'est cette logique que je veux montrer.
On
a accumulé dans les textes toutes les dispositions que vous connaissez. Dans
tous les débats de Moscou, on prévoit - et on ne pouvait pas ne pas le prévoir
- l'épuration complète et radicale de tout: ce qui est jusqu'à présent le
Parti socialiste. 'C'est pour cela que l'on dit : quiconque n'acceptera pas les
thèses dans leur lettre et dans leur esprit n'entrera pas dans le Parti
communiste et dans la Ille Internationale ; quiconque votera contre l'adhésion
et n'aura pas fait sa soumission entière dans le délai donné sera chassé de
la Ille Internationale. C'est pour cela qu'on prévoit des épurations périodiques
; c'est pour cela qu'on supprime la R.P., et vous avez bien raison de la
supprimer à votre point de vue, car la R.P. n'est pas une mesure politique
destinée à donner une part de gouvernement à telle ou telle minorité, c'est
la garantie de la liberté de pensée dans le Parti ; vous avez raison de dire
que la R.P. n'y a plus de raison d'être ! (Applaudissements sur certains
bancs.) Vous avez raison de déclarer que la presse du Parti tout entière,
centrale ou locale, devra être entre les mains des communistes purs et de la
doctrine communiste pure ; vous avez bien raison de soumettre les éditions du
Parti à une sorte d'index. Tout cela est logique. Vous voulez un Parti entièrement
homogène, un Parti dans lequel il n'y ait plus de liberté de pensée, plus de
divisions de tendances : vous avez donc raison d'agir ainsi que vous le faites.
Cela résulte - je vais vous le prouver - de votre conception révolutionnaire
elle-même. Mais vous comprendrez qu'envisageant cette situation, la considérant,
faisant la comparaison de ce qui sera demain avec ce qui était hier, nous ayons
tout de même un mouvement d'effroi, de recul et que nous disions : « Est-ce là
le Parti que nous avons connu ? Non! ». Le Parti que nous avons connu, c'était
l'appel à tous les travailleurs, tandis que celui qu'on veut fonder, c'est la
création de petites avant-gardes disciplinées, homogènes, soumises à un
commandement rigoureux - leur effectif importe peu, vous le trouverez dans les
thèses - mais toutes bien en main et prêtes à une action prompte, à une
action décisive. (Applaudissements.)
Eh
bien, à ce point de vue comme aux autres, nous restons du Parti tel qu'il était
hier et nous n'acceptons pas ce parti nouveau qu'on veut faire.
La
question syndicale procède du même état d'esprit de discipline et d'homogénéité,
même au détriment du nombre. (Interruption : Non!)
Laissez-moi
achever ma pensée. Je ne veux pas revenir sur l'histoire, en France, des
rapports du socialisme et des organisations corporatives bien qu'elle soit intéressante,
je crois, pour beaucoup de militants. Mais laissons cela.
On
était arrivé péniblement, après bien des tâtonnements, à une conception
qui, somme toute, avait pratiquement donné satisfaction à tout le monde :
autonomie des deux organisations, communauté de buts, mais avec différenciation
des moyens, et possibilité, à chaque instant, par des croisements et des
rencontres, d'action commune sur des objets déterminés.
Dans
votre conception d'homogénéité militaire et toujours avec cette arrière-pensée
de la mobilisation aussi prompte que possible des forces d'attaque pour la
destruction de la société capitaliste, il était indispensable que vous
assujettissiez toutes les formations ouvrières quelles qu'elles soient,
corporatives ou politiques, à cette même discipline, et c'est indéniablement
l'esprit des thèses de Moscou.
Vous
avez fait dans votre motion une réserve. Vous n'avez pas voulu le rattachement
direct, hiérarchique, des organisations syndicales aux organisations
politiques, pour ne pas rendre la tâche trop difficile à vos amis de la
minorité révolutionnaire des syndicats. On nous a avertis que cette concession
n'était que provisoire. Mais n'importe. Si vous admettez pour le moment,
jusqu'à ce que votre travail soit plus avancé, l'autonomie relative des
groupements syndicaux, conquis par votre propagande, en revanche vous avez, dès
à présent, le devoir d'affilier ces groupements à l'Internationale
syndicale de Moscou qui, elle, incontestablement, n'est qu'une succursale, qu'un
rayon de l'Internationale communiste elle-même. (Applaudissements.)
Aucun
de vous ne peut le contester. (Interruption : C'est exact !) Puisque
vous reconnaissez que c'est exact, cela me suffit.
Je
vous montre par conséquent là une conséquence de votre pensée maîtresse de
substituer à un ensemble d'organisations aussi larges que possible un ensemble
de groupes homogènes, peu nombreux s'il le faut, car on sacrifie le nombre à
l'homogénéité, reliés strictement les uns aux autres, et qui seront
finalement dans la main du comité central national, puis du comité exécutif
de la Ille Internationale, dont vous vous engagez les uns et les autres à exécuter
toutes les décisions. C'est, en fin de compte, ce comité exécutif qui aura
sur vous les pouvoirs les plus étendus, qui aura le droit d'exclure les
groupements ou les individus, qui centralisera l'action politique. Il aura, dans
chaque pays, un bureau à lui, qui lui sera exclusivement rattaché. Il se réservera
le droit de constituer lui-même l'organisation occulte qui vous est imposée...
Vous voyez, c'est là une espèce de société secrète, une espèce de vaste
carbonarisme (rires), quelque chose qui, manifestement, est conçu sur le
type en France des révolutions, et dont il ne faut pas médire... (Interruptions :
Alors ?)
Je
ne les insulte pas, j'en rappelle le souvenir. (Mouvements divers.)
Maintenant,
camarades, pourquoi cette organisation où, malgré tout, on se prive d'un des
éléments qui, jusqu'à présent, dans toutes les organisations, avait paru l'élément
essentiel : le nombre ? Où l'on sacrifie tout à la discipline, à l'homogénéité,
à la promptitude dans cette mobilisation dont je parlais tout à l'heure ?
Pour
une raison bien simple, c'est que cette notion de l'organisation est exactement
celle qui répond a la conception révolutionnaire qui est au centre même du
communisme.
Si
fatigante que soit cette démonstration d'ordre un peu théorique, je vous
demande la permission d'y insister un instant. Un système socialiste se juge
avant tout à sa conception révolutionnaire, parce que la conception révolutionnaire
est l'essence de toute doctrine socialiste. Je ne veux pas refaire ici une déclaration
que nous avons faite tant de fois, mes amis et moi. Nous avons dû en rebattre
les oreilles des uns et des autres. Pourtant, il faut que je proteste une dernière
fois contre ce moyen de polémique, de discussion, qui consiste à montrer les
adversaires de la Ille Internationale comme des contre-révolutionnaires, et
à soutenir que le débat pour ou contre l'adhésion est en réalité le débat
entre l'idée révolutionnaire et l'idée réformiste. Rien n'est plus erroné.
Je vais essayer de vous le démontrer. Je vous en prie, écoutez-moi.
Le
débat n'est pas entre la conception réformiste et la conception révolutionnaire,
mais entre deux conceptions révolutionnaires qui, en effet, sont radicalement
et essentiellement différentes l'une de l'autre. (Applaudissements.)
Laissez-moi
vous dire que le réformisme, ou pour parler plus exactement le révisionnisme
-j'aime mieux ce mot - n'existe plus dans le socialisme national, ni dans le
socialisme international, depuis le congrès d'Amsterdam et le pacte d'unité.
La doctrine du Parti est une doctrine révolutionnaire. Si quelqu'un y manque,
si quelqu'un y a manqué, c'est aux militants, aux fédérations, aux congrès
à appliquer les sanctions que le règlement prévoit. (Applaudissements.) Mais
je ne connais, pour ma part, en France, jusqu'ici, qu'un socialisme, celui qui
est défini par les statuts, mentionné sur notre carte, et qui est un
socialisme révolutionnaire.
J'ajoute,
en ce qui me concerne personnellement, que je ne connais pas deux espèces de
socialisme, dont l'un serait révolutionnaire et dont l'autre ne le serait pas.
Je ne connais qu'un socialisme, le socialisme révolutionnaire, puisque le
socialisme est un mouvement d'idées et d'action qui mène à une transformation
totale du régime de la propriété. et que la révolution, c'est, par définition,
cette transformation même. Où donc est le point de désaccord, le point de
conflit entre vous et nous ? Je vais essayer de préciser. C'est, bien entendu,
le désaccord capital.
Révolution,
cela signifie, pour le socialisme traditionnel français : transformation d'un régime
économique fondé sur la propriété privée en un régime fondé sur la propriété
collective ou commune, voilà ce que cela veut dire. C'est cette transformation
qui est par elle-même la révolution, et c'est elle seule, indépendamment de
tous les moyens quelconques qui seront appliqués pour arriver à ce résultat.
Révolution,
cela veut dire quelque chose de plus. Cela veut dire que ce passage d'un ordre
de propriété à un régime économique essentiellement différent ne sera pas
le résultat d'une série de réformes additionnées, de modifications
insensibles de la société capitaliste.
Les
progrès de la révolution sont parallèles avec l'évolution de la société
capitaliste. La transformation sera donc nécessairement préparée par les
modifications insensibles que subit la société capitaliste. Mais l'idée révolutionnaire
comporte, à notre avis à tous, je crois, ceci : qu'en dépit de ce parallélisme,
le passage d'un état de propriété à un autre ne se fera pas par la
modification insensible et par l'évolution continue, mais qu'à un moment donné,
quand on en sera venu à la question essentielle, au régime même de la
propriété, quels que soient les changements et les atténuations qu'on aura préalablement
obtenus, il faudra une rupture de continuité, un changement absolu, catégorique.
(Applaudissements.)
Nous
entendons encore autre chose, par le mot révolution. C'est que cette rupture de
continuité qui est le commencement de la révolution elle-même a, comme
condition nécessaire, mais non suffisante, la conquête du pouvoir politique.
Cela est à la racine même de notre doctrine. Nous pensons, nous, socialistes,
que la transformation révolutionnaire de la propriété ne peut s'accomplir
que lorsque nous aurons conquis le pouvoir politique. (Exclamations.
Applaudissements. Bruit.)
Si
un délégué à un congrès socialiste, ayant nécessairement cinq ans de présence
dans le Parti, en vient à contester des assertions comme celles que je viens d'émettre,
il n'y a plus de discussion possible. (Applaudissements.)
UN
DÉLÉGUÉ. - Vous dissiperez toute équivoque en disant qu'il ne s'agit pas,
dans votre pensée, de la conquête électorale.
LÉON
BLUM. - On m'invite à dissiper un malentendu. J'allais le faire. La conquête
des pouvoirs publics, qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie : prise de
l'autorité centrale qui, actuellement, s'appelle l'État, par n'importe quels
moyens, sans que ni les moyens légaux ni les moyens illégaux soient exclus. (Applaudissements.
Bruit.) C'est la pensée socialiste.
LE
PRÉSIDENT. - Laissez donc terminer le citoyen Blum. Notre camarade est fatigué.
Et c'est très gênant de parler dans cette atmosphère.
LÉON
BLUM. - Le socialisme international et le socialisme français n'ont jamais
limité les moyens dont ils se serviraient pour la conquête du pouvoir
politique. Lénine lui-même a admis qu'en Angleterre, le pouvoir politique
pourrait parfaitement être conquis par les moyens électoraux. Mais il n'y a
pas un socialiste, si modéré soit-il, qui se soit jamais condamné à
n'attendre que d'un succès électoral la conquête du pouvoir. Là-dessus, il
n'y a aucune discussion possible. Notre formule à tous est cette formule de
Guesde, que Bracke me répétait il y a quelque temps : « Par tous les moyens,
y compris les moyens légaux. »
Mais
cela dit, où apparaît le point de divergence ? Il apparaît en ceci, c'est que
la conception révolutionnaire que je viens de vous indiquer, et qui était
celle de Jaurès, de Vaillant, de Guesde, a toujours eu à se défendre contre
deux déviations contraires et a toujours frayé difficilement son chemin entre
une déviation de droite et une déviation de gauche. La première est précisément
cette déviation réformiste dont je parlais tout à l'heure. Le fond de la thèse
réformiste, c'est que, sinon la totalité de la transformation sociale, du
moins ce qu'il y a de plus substantiel dans les avantages qu'elle doit procurer
à la classe ouvrière, peut être obtenu sans crise préalable du pouvoir
politique. Là est l'essence du réformisme.
Mais
il y a une seconde erreur dont je suis bien obligé de dire qu'elle est, dans
son essence, anarchiste. C'est celle qui consiste à penser que la conquête des
pouvoirs publics est par elle-même une fin, alors qu'elle n'est qu'un moyen (Très
bien !), qu'elle est le but, alors qu'elle n'est que la condition,
qu'elle est la pièce, alors qu'elle n'est que le prologue. (Très bien !)
Que
la fin révolutionnaire, que l'idéal révolutionnaire, ce soit la prise des
pouvoirs publics en elle-même et par elle-même, indépendamment de la
transformation sociale dont elle doit devenir le moyen, cela, je le répète,
c'est une conception anarchiste. Car, lorsque vous raisonnez ainsi, quel est le
seul résultat positif, certain, que vous avez en vue ? C'est la destruction de
l'appareil gouvernemental actuel. Lorsque vous vous fixez à vous-mêmes comme
but la prise du pouvoir, sans être sûrs que cette prise du pouvoir puisse
aboutir à la transformation sociale, le seul but positif de votre effort, c'est
la destruction de ce qui est, et que l'on appelle l'appareil gouvernemental
bourgeois. Erreur anarchiste dans son origine et qui, à mon avis, est à la
racine de la doctrine communiste.
Je
fais en ce moment une démonstration, non pas pour gêner les uns ou servir les
autres, mais pour apporter le plus possible de clarté, dans la discussion de
cet ensemble de doctrines que j'ai, pour ma part, pendant des semaines, étudié
avec un mélange de probité et d'anxiété. (Applaudissements.)
Ouvrez
votre carte du Parti. Quel est l'objet que le Parti socialiste, jusqu'à présent,
se donnait à lui-même ? C'est la transformation du régime économique.
Ouvrez
les statuts de l'Internationale communiste. Lisez l'article dans lequel
l'Internationale définit son but. Que est ce but? La lutte à main armée
contre le pouvoir bourgeois.
Je
vais tout de suite vous montrer, faisant de votre propre doctrine un effort
d'explication dont vous devriez me savoir plus de gré, à quoi correspond.
selon moi, cette conception. Je veux montrer a quoi, dans la pensée de Lénine
et des rédacteurs des thèses, correspond cette nouvelle notion révolutionnaire.
Elle répond à cette pensée profondément ancrée dans l'esprit des rédacteurs
des thèses, et qui revient sans cesse : c'est qu'il est impossible, avant la
prise des pouvoirs publics, d'accomplir un travail de propagande et d'éducation
ouvrière efficace. Ce qui revient à dire que la conquête des pouvoirs publics
n'est pas seulement, comme nous l'avons toujours dit, la condition de la
transformation sociale, mais qu'elle est déjà la condition des premiers
efforts d'organisation et de propagande qui devront plus tard mener à cette
transformation.
Ce
que pense Lénine, c'est que tant que la domination de la classe capitaliste sur
la classe ouvrière ne sera pas brisée par la violence, tout effort pour
rassembler, éduquer et organiser cette classe ouvrière demeurera nécessairement
vain. De là cette sommation impérative d'avoir à prendre le pouvoir tout de
suite, le plus vite possible, puisque c'est de cette conquête que vont dépendre,
non pas seulement vos efforts terminaux, mais vos efforts initiaux, puisque même
les premiers éléments de votre tâche socialiste ne commenceront que quand
vous aurez pris le pouvoir. (Applaudissements.)
Mais
cela - je demande pardon de le répéter à ceux qui l'ont déjà entendu - je
le conçois quand on est en présence d'un prolétariat tel que le prolétariat
russe et d'un pays tel que la Russie, où l'on n'avait fait, avant la prise du
pouvoir, aucune propagande d'ensemble efficace. On peut alors s'imaginer
qu'avant tout, il faut briser le pouvoir bourgeois, pour que cette propagande même
devienne possible. Mais, dans nos pays occidentaux, est-ce que la situation est
la même? Je me refuse à concéder que, jusqu'à cette conquête des pouvoirs
publics, que vous ferez sans doute demain, il n'y aura pas eu dans ce pays une
propagande socialiste. Je me refuse à dire que tout travail passé n'a servi de
rien, et que tout est à faire. Non, beaucoup a été fait, et vous n'avez pas
le droit de vous démentir et de vous renier aujourd'hui.
Sans
m'égarer dans aucune démonstration oratoire, je veux montrer jusqu'au bout
cette différence entre les deux conceptions révolutionnaires : celle qui voit
dans la transformation le but et dans la conquête des pouvoirs publics un moyen
; celle qui, au contraire, voit dans la conquête du pouvoir, le but. Est-ce que
vous croyez qu'elle n'a qu'une importance de casuistique, qu'elle n'affronte que
des docteurs socialistes avec leur bonnet carré ? Non, elle est capitale en ce
sens qu'elle mène à deux conceptions absolument différentes de
l'organisation et de la propagande.
Si
vous estimez que le but, c'est la transformation, que c'est la transformation
qui est la révolution, alors tout ce qui, même dans le cadre de la société
bourgeoise, peut préparer cette transformation, devient travail révolutionnaire.
Si là est la révolution, alors l'effort quotidien de propagande qu'accomplit
le militant, c'est la révolution avançant un peu chaque jour.
Tout
ce qui est organisation et propagande socialiste, tout ce qui est extension à
l'intérieur de la société capitaliste de ces organisations ouvrières de
toutes sortes, sur lesquelles la société collective reposera un jour, tout
cela est révolutionnaire.
UN
DÉLÉGUÉ. - Les radicaux, alors !
LÉON
BLUM. - Et les réformes mêmes, dont Sembat parlait hier en des termes qui
eussent dû réunir l'unanimité de cette assemblée, si elles servent à accroître,
à consolider les emprises de la classe ouvrière sur la société capitaliste,
si elles lui donnent plus d'allant et de courage, si elles aiguisent son ardeur
militante, les réformes aussi, prises dans ce sens, sont révolutionnaires.
Et c'est dans ce sens seulement que nous les avons défendues, que nous voulons
continuer à les défendre.
Mais
si, au contraire, l'objet unique est la prise des pouvoirs publics le plus
promptement possible, alors, toute cette activité devient inutile, en effet.
Lorsque nous avons discuté, il y a deux ans, le programme électoral, Loriot
nous disait déjà : « Je ne conteste pas la valeur socialiste des réformes,
en théorie. Mais aujourd'hui, en fait, la situation est telle, la crise révolutionnaire
est si proche, que des réformes... » (Interruptions et bruit.)
Le
Congrès comprendra que j'aie de la peine à suivre un raisonnement au milieu de
pareilles interruptions...
«
Si la crise est si proche, et si cette crise est la révolution, alors, en
effet, n'a de valeur révolutionnaire que ce qui prépare, pour le plus bref délai
possible, la conquête des pouvoirs publics. » On comprend alors toute votre
conception d'organisation, car elle est faite en vue de cela, faite pour
qu'aucune occasion ne soit perdue, pour que les troupes d'attaque soient
toujours là bien en main, prêtes à obéir au premier signal, chaque unité
transmettant au-dessous d'elle l'ordre reçu d'en haut. (Interruptions.)
J'en
demande pardon à l'assemblée, mais elle peut se rendre compte qu'il y a une
certaine solidarité logique dans les remarques que je lui apporte ; elles font
un tout dans ma pensée. Je demande qu'on ne me rende pas la tâche encore plus
malaisée par des interruptions qui, forcément, me font dévier de la ligne que
je me suis tracée.
Cette
idée de la conquête des pouvoirs publics chez vous, où vous mène-t-elle
encore ? Vous savez bien, puisque le nombre vous importe peu, que vous ne ferez
pas la conquête des pouvoirs publics avec vos seules avant-gardes communistes.
A cette théorie d'organisation que j'ai analysée, vous ajoutez donc la
tactique des masses, par un souvenir de la vieille doctrine blanquiste, car la
filiation est certaine.
Vous
pensez, profitant d'une circonstance favorable, entraîner derrière vos
avant-gardes les masses populaires non communistes, non averties de l'objet
exact du mouvement, mais entretenues par votre propagande dans un état de
tension passionnelle suffisamment intense. C'est bien là votre conception.
Avec cela, qu'est-ce que le blanquisme a fait ? Pas grand-chose... En ses dernières
années, il n'est même pas arrivé à prendre une caserne de pompiers sur le
boulevard de la Villette [3]...
(Interruptions.) Mais c'est à l'idée même, sans m'attarder à
chercher si elle est réalisable ou non en fait, c'est à la conception théorique
que je veux m'en prendre.
Cette
tactique des masses inconscientes, entraînées à leur insu par des
avant-gardes, cette tactique de la conquête des pouvoirs publics par un coup de
surprise en même temps que par un coup de force, mes amis et moi, nous ne
l'admettons pas, nous ne pouvons pas l'admettre. Nous croyons qu'elle conduirait
le prolétariat aux plus tragiques désillusions. Nous croyons que, dans l'état
actuel de la société capitaliste, ce serait folie que de compter sur les
masses inorganiques. Nous savons derrière qui elles vont un jour, et derrière
qui elles vont le lendemain. Nous savons que les masses inorganiques étaient un
jour derrière Boulanger, et marchaient un autre jour derrière Clemenceau... (Applaudissements.)
Nous pensons que tout mouvement de prise du pouvoir qui s'appuierait sur
l'espèce de passion instinctive, sur la violence moutonnière des masses
profondes et inorganiques, reposerait sur un fondement bien fragile et serait
exposé à de bien dangereux retours. Nous ne savons pas avec qui seraient, le
lendemain, les masses que vous auriez entraînées la veille. Nous pensons
qu'elles manqueraient peut-être singulièrement de stoïcisme révolutionnaire.
Nous pensons qu'au premier jour où les difficultés matérielles apparaîtraient,
le jour où la viande ou le lait arriverait avec un peu de retard, vous ne
trouveriez peut-être pas chez elles la volonté de sacrifice continu et stoïque
qu'exigent, pour triompher jusqu'au bout, les mouvements que vous envisagez.
Et ceux qui auraient marché derrière vous la veille, seraient peut-être, ce
jour-là, les premiers à vous coller au mur.
Non,
ce n'est pas par la tactique des masses inorganiques entraînées derrière vos
avant-gardes communistes que vous avez des chances de prendre le pouvoir. Vous
avez des chances de prendre le pouvoir dans ce pays, savez-vous comment ? Par de
vastes mouvements ouvriers à caractère organique (Très bien!), supposant
une éducation et une puissance de moyens poussés aussi loin que possible. Vous
ne ferez pas la révolution avec ces bandes qui courent derrière tous les
chevaux. Vous la ferez avec des millions d'ouvriers organisés, sachant ce
qu'ils veulent, quelles méthodes ils emploieront pour aller au but, prêts à
accepter les souffrances et les sacrifices nécessaires.
Votre
doctrine qui, d'avance, fait fi du recrutement... (Applaudissements, interruptions,
bruit.) Votre Parti qui, d'avance, fait fi du recrutement, qui coupe en tronçons
les syndicats, comme s'ils étaient trop puissants... (Applaudissements et
bruit.) Votre Parti a manqué d'avance son aventure.
Je
vous montrerai tout à l'heure - car tout s'enchaîne dans mon esprit - comment
c'est de notre divergence sur la notion de l'organisation et sur la conception révolutionnaire
que naît également la contrariété sur la notion de la dictature du prolétariat.
Mais je profite de ce que nous sommes sur ce terrain : révolution, conception révolutionnaire,
réformes, pour placer une sorte de hors-d'œuvre, j'en conviens, mais qu'il est
de mon devoir de vous servir en ce moment. Je veux vous fournir un exemple précis
de ce que donnent, dans la pratique, ces différences de conception, et je
prends cet exemple dans l'activité parlementaire.
Je
voudrais vous montrer en quelques mots ce qu'est le travail parlementaire dans
notre conception actuelle du Parti, ce qu'il sera dans la conception de demain.
Actuellement, le groupe parlementaire est, avec la C.A.P., un organisme
permanent du Parti relevant, non pas de la C.A.P., mais des conseils nationaux
et des congrès. Son action est impérativement définie, délimitée par la résolution
d'Amsterdam, par le pacte d'unité, par les statuts mêmes du Parti. Le rôle,
le devoir du groupe parlementaire, c'est, conformément à la doctrine révolutionnaire
que je vous ai exposée, d'une part, d'aider à la propagande générale révolutionnaire
dans le pays, et d'autre part, à l'intérieur du Parlement, de soutenir ou de
provoquer toutes les réformes qui peuvent améliorer la condition morale et
physique des travailleurs, et qui, par cela même, comme je vous l'ai démontré,
aident cette transformation sociale, qui est la révolution.
Vous
avez un groupe parlementaire qui s'est, je crois, strictement conformé à ces
prescriptions des statuts. Bien que les statuts actuels du Parti ne le missent
en aucune façon sous le contrôle de la C.A.P., Frossard ne me refusera pas le
témoignage que, pendant toute cette législature, le groupe parlementaire a,
par tous les moyens, tenté d'agir en plein accord avec l'organisme central du
Parti, et qu'il s'était établi, entre le secrétaire du Parti et le secrétaire
du groupe parlementaire, des rapports de familiarité, je dirai presque
d'intimité, non seulement personnels, mais politiques, qui font que, sur aucune
question grave, ils n'ont agi autrement que d'accord.
D'autre
part, je ne vois pas qui pourrait, ici, reprocher au groupe parlementaire
d'avoir enfreint les prescriptions qui résultaient de la motion d'Amsterdam ou
des statuts du Parti. Nous avons fait pour la propagande générale dans le pays
- ici encore, n'est-ce pas, Frossard ? en plein et fraternel accord les uns et
les autres - un effort qui, je crois, n'avait jamais été tenté. Le groupe
parlementaire, dès le premier jour, a considéré l'organisation de cette
propagande comme son premier devoir, et le secrétaire du groupe n'est monté à
la tribune, au congrès de Strasbourg, que pour faire approuver le plan de
propagande qu'il avait conçu, d'accord avec le secrétaire du Parti, et qui a
été mis aussitôt à exécution.
Le
groupe socialiste a fait cela. Avant que le mouvement d'adhésion vers la Ille
Internationale prît la direction et l'intensité que vous savez, je n'ai pas
entendu, pour ma part, diriger de reproches contre le groupe parlementaire, et
j'affirme, en tout cas, que dans nos sections parisiennes, l'impression était
unanime pour estimer que le groupe avait agi efficacement et unanimement dans la
direction politique qui était, à ce moment, celle du Parti.
Cela
est si vrai que lorsque, au groupe parlementaire, l'autre jour, la question
s'est posée, tous ceux de nos camarades qui adhèrent ou sont disposés à adhérer
à la IIIe Internationale nous ont dit, les uns après les autres : « Demain,
ce sera autre chose, c'est entendu, mais nous nous solidarisons entièrement
pour le passé avec tout ce qui a constitué l'action du groupe. »
Cela
est si vrai qu'il n'y a pas d'exemple qu'une proposition d'action ou de manifestation,
sous quelque forme que ce soit, nous ait été apportée par nos camarades de
l'extrême-gauche, aujourd'hui communistes, et qu'elle ait été repoussée par
nous. Cela est sans exemple, et l'on a pu voir, au contraire -
Vaillant-Couturier s'en souvient - qu'il n'y avait aucun de nos camarades avec
qui nous n'eussions à cœur de nous solidariser, sous quelque forme que ce fût.
Voilà
ce qu'a fait le groupe, conformément à ce qui était hier sa règle. Mais,
l'autre jour, on a présenté à la Fédération de la Seine - on la représente
encore, je le suppose, au congrès de Tours -une motion où, confondant
volontairement ce qui serait notre tâche demain avec ce qui était notre tâche
hier, on critiquait, on dénigrait avec méchanceté, avec malignité, avec une
sorte de volonté de blesser et de nuire...
PLUSIEURS
DÉLÉGUÉS. - Non!
LÉON
BLUM. - Si. On a voté cette motion au moment même où nous étions groupés en
pleine bataille sur la question qui a amené les grèves de mai, et pour
laquelle des milliers de travailleurs ont été frappés et souffrent encore. (Applaudissements.)
On a fait cela, je n'insiste pas. Je passe.
UN
DÉLÉGUÉ. - Ce n'est pas la question.
LÉON
BLUM. - Vous avez ajourné la discussion des rapports en disant qu'il en serait
question dans la discussion générale. Je reconnais moi-même que ce que j'ai
dit est hors du sujet. Je passe, mais j'ai dit tout ce que j'avais sur le cœur.
Je
reviens à ma démonstration purement théorique. Je vous ai montré ce qu'avait
été et ce que serait l'organisation du Parti, ce qu'était notre conception révolutionnaire
et ce que serait la vôtre. C'est de ce double désaccord que résulte notre
conflit, sur la question que les thèses de Moscou considèrent comme
fondamentale, car il n'y a pas de ligne des thèses où elle ne se retrouve : je
veux parler de la question de la dictature du prolétariat.
Nous
en sommes partisans. Là aussi, nul désaccord de principe. Nous en sommes si
bien partisans que la notion et la théorie de la dictature du prolétariat ont
été insérées par nous dans un programme qui était un programme électoral.
Nous n'avons donc peur ni du mot, ni de la chose.
J'ajoute
que, pour ma part, je ne pense pas, bien que Marx l'ait écrit, et plus récemment
Morris Hillquit [4],
que la dictature du prolétariat soit tenue de conserver une forme démocratique.
Je crois impossible, d'abord, comme on l'a tant répété, de concevoir d'avance
et avec précision, quelle forme revêtirait une telle dictature, car l'essence
même d'une dictature est la suppression de toute forme préalable et de toute
prescription constitutionnelle. La dictature, c'est le libre pouvoir donné à
un ou plusieurs hommes de prendre toutes les mesures quelconques qu'une
situation déterminée comporte. Il n'y a, par conséquent, aucune possibilité
de déterminer d'avance quelle forme aura la dictature du prolétariat, et c'est
même un pure contradiction.
Où
est par conséquent le désaccord ? Il n'est pas non plus dans le fait que la
dictature du prolétariat soit exercée par un parti. En fait, en Russie, la
dictature n'est pas exercée par les Soviets, mais par le Parti communiste lui-même.
Nous avons toujours pensé en France que demain, après la prise du pouvoir,
la dictature du prolétariat serait exercée par les groupes du Parti
socialiste lui-même devenant, en vertu d'une fiction à laquelle nous acquiesçons
tous, le représentant du prolétariat tout entier. La différence tient, comme
je vous l'ai dit, à nos divergences sur l'organisation et sur la conception révolutionnaire.
Dictature exercée par le Parti, oui, mais par un Parti organisé comme le nôtre,
et non pas comme le vôtre. (Exclamations.)
Dictature
exercée par un Parti reposant sur la volonté et sur la liberté populaires,
sur la volonté des masses, par conséquent dictature impersonnelle du prolétariat.
Mais non pas une dictature exercée par un Parti centralisé, où toute
l'autorité remonte d'étage en étage et finit par se concentrer entre les
mains d'un comité patent ou occulte. Dictature d'un Parti, oui, dictature d'une
classe, oui ; dictature de quelques individus connus ou inconnus, cela, non! (Applaudissements
sur divers bancs.)
De
même que la dictature doit être impersonnelle, elle doit être, selon nous,
temporaire, provisoire. C'est-à-dire que nous admettrons la dictature, si la
conquête des pouvoirs publics n'est pas poursuivie comme but en soi, indépendamment
des circonstances de toutes sortes qui permettront dans un délai suffisamment
bref, la transformation révolutionnaire elle-même. Mais si l'on voit, au
contraire, dans la conquête du pouvoir, un but immédiat, si l'on imagine,
contrairement à toute la conception marxiste de l'histoire, qu'elle est
l'unique procédé pour préparer cette transformation sur laquelle ni l'évolution
capitaliste, ni notre propre travail Ce propagande n'auraient d'effet, si par
conséquent un décalage trop long et un intervalle de temps presque infini
devaient s'interposer entre la prise du pouvoir - condition - et la
transformation révolutionnaire - but - alors nous ne sommes plus d'accord.
Alors, nous vous disons que votre dictature n'est plus la dictature temporaire
qui vous permettra d'aménager les derniers travaux d'édification de votre société.
Elle est un système de gouvernement stable, presque régulier dans votre
esprit, et à l'abri duquel vous voulez faire tout le travail.
C'est
cela le système de Moscou. (Exclamations sur divers bancs. Applaudissements
sur d'autres.) Moscou ne pense pas le moins du monde que les conditions de
la transformation révolutionnaire totale soient réalisées en Russie. Il
compte sur la dictature du prolétariat pour les amener à une sorte de
maturation forcée, indépendamment de ce qui était au préalable l'état d'évolution
économique de ce pays. Je vous le répète, la dictature du prolétariat West
plus alors l'espèce d'expédient fatal auquel tous les mouvements de prise de
pouvoir ont nécessairement recours, au lendemain de leur réussite. C'est, dans
votre pensée, un système de gouvernement créé une fois pour toutes. Cela est
si vrai que, pour la première fois dans toute l'histoire socialiste, vous
concevez la terrorisme, non pas seulement comme le recours de dernière heure,
non pas comme l'extrême mesure de salut public que vous imposerez aux résistances
bourgeoises, non pas comme une nécessité vitale pour la Révolution, mais
comme un moyen de gouvernement. (Applaudissements.)
UN
DÉLÉGUÉ. - Pouvez-vous donner une seule citation à l'appui de ce que vous
avancez ?
LÉON
BLUM. - Avant d'arriver à ma conclusion, je veux vous présenter une dernière
observation bien qu'elle ne paraisse pas essentielle au point de vue de la
doctrine. Je veux dire deux mots d'une question que nous avons traitée volontairement
dans notre motion : la question de défense nationale.
UN
DÉLÉGUÉ. - « La Marseillaise », alors
LÉON
BLUM. - La motion de la IIIe Internationale, à mon grand regret, est
silencieuse sur ce point, et il n'en est pas parlé non plus très explicitement
dans les textes. Je veux dire sur ce sujet quelques mots très brefs, très nets
et, s'il le faut, très crus.
Quelle
est la pensée de ceux qui ont rédigé et de ceux qui voteront cette motion ?
Nous ne disconvenons pas que l'installation du socialisme international dans le
monde soit le seul moyen d'empêcher la guerre. Nous ne disconvenons pas
davantage - je l'ai dit à Vaillant-Couturier, en lui rapportant combien le
discours de Raymond Lefebvre à Strasbourg m'avait touché - nous ne
disconvenons pas davantage que le socialisme international, instruit par la plus
sanglante des leçons, doive aujourd'hui considérer comme son œuvre première,
comme son oeuvre de vie ou de mort, le choix et la préparation de tous les
moyens, quels qu'ils soient, qui pourront par mesure internationale, par effet
international, empêcher toute guerre nouvelle. Mais cela dit, nous affirmons
que, même en régime capitaliste, le devoir international et le devoir national
peuvent coexister dans une conscience socialiste.
UN
DÉLÉGUÉ. - A condition que tout le monde y aille.
LÉON
BLUM. - Cachin, ce matin, s'est expliqué sur ce sujet d'une façon qui, à mon
avis, n'est nullement exempte d'ambiguïté. Cette ambiguïté se retrouve
d'ailleurs dans la réponse qu'il avait faite à Trotsky et qui est consignée
dans les documents publiés par le Parti. Trotsky lui avait demandé si, désormais,
en cas de guerre, le Parti socialiste français voterait ou non les crédits.
Cachin a esquivé la question. Il a répondu : « Dans l'état présent des
choses, le danger de guerre ne pourrait venir que de la politique impérialiste
française et, dans ces conditions, nous refuserions certainement les crédits.
»
Il
ne s'agit pas de l'état de choses actuel. On esquive la question en s'isolant
ainsi dans une portion du temps et de l'espace. (Applaudissements.) La question
subsiste. C'est une question précise à laquelle on n'a pas encore répondu, et
sur laquelle je pense que Frossard s'expliquera devant le congres.
La
réponse de Cachin ne nous gêne en aucune manière. Aucun d'entre nous n'a
jamais dit que le devoir de défense nationale fût un devoir absolu et
inconditionné. (Très bien!) Mais nous avons dit que le refus,
l'abstention de la défense nationale, n'était pas non plus un devoir absolu et
inconditionné pour les socialistes.
Il
faudra tout de même bien que vous vous prononciez sur ce point, car on
n'esquive pas par des ruses ou par des prétéritions une question comme celle-là.
Nous ne voulons ruser avec rien. Nous avons volontairement posé le problème
dans notre motion. Nous avons affirmé quelque chose, et nous l'affirmons encore
: Il y a des circonstances où, même en régime capitaliste, le devoir de défense
nationale existe pour les socialistes. (Mouvements divers.)
Je
ne veux pas entrer dans le fond du débat.
UNE
Voix. - Précisez.
LÉON
BLUM. - Non. Je ne veux pas prendre corps à corps une pensée qui, au fond, est
une pensée tolstoïenne ou néo-chrétienne plutôt qu'une pensée socialiste.
UN
DÉLÉGUÉ. - Précisez les cas; faites une hypothèse.
LÉON
BLUM. - C'est bien simple : l'hypothèse d'une agression caractérisée, l'attaque
de quelque nation que ce soit. (Mouvements divers. Bruit. Cris : A bas la
guerre! Les délégués entonnent l'Internationale. Tumulte.)
LE
PRÉSIDENT. - La parole est à Pressemane avec l'autorisation du camarade Blum.
VOIX
NOMBREUSES. - Non! Non! (Bruit.)
LÉON
BLUM. - Je suis resté quelques minutes de trop à la tribune. Je vous remercie
de l'attention que vous m'avez prêtée. Les derniers mots que j'ai prononcés
ont fait apparaître chez vous des sentiments que vous exprimerez, j'espère,
dans votre motion, car elle est encore muette sur ce point. (Applaudissements
sur les bancs de droite. Cris. Tumulte.)
Cela
dit, je me hâte de conclure et de descendre de la tribune. Sur les questions
d'organisation, sur les questions de conception révolutionnaire, sur les
rapports de l'organisation politique et de l'organisation corporative, sur la
question de la dictature du prolétariat, sur la question de la défense
nationale, je pourrais dire aussi sur ce résidu sentimental de la doctrine
communiste que nous ne pouvons pas plus accepter que sa forme théorique, sur
tous ces points il y a opposition et contradiction formelles entre ce qui a été
jusqu'à présent le socialisme et ce qui sera demain le communisme.
Il
ne s'agit plus comme on l'a dit inexactement, d'une question de discipline.
Chacun de nous est mis en face d'un cas de conscience individuel et collectif à
la fois. Devant une situation entièrement nouvelle, et que vous avez voulue
telle, il faut l'envisager et dire : Je peux ou je ne peux pas. Il faut le
dire sans réticence, sans arrière-pensée, sans chicane, sans restriction
mentale, sans quoi que ce soit qui serait indigne des uns et des autres.
Je
vous pose très simplement une question. Croyez-vous que s'il m'avait été
possible, après votre vote, d'adhérer à l'Internationale communiste, j'aurais
attendu jusqu'à votre vote pour le faire ? Si j'avais pu m'imposer cet effort
demain, croyez-vous que je ne l'aurais pas fait hier ? Croyez-vous que je
n'aurais pas, pour ma part, procuré à mon Parti l'économie de ces semaines et
de ces mois de discussions et de controverses ?
Si
j'avais eu quelques objections de détail je les aurais fait taire ; je les
aurais refoulées en moi. J'aurais essayé que cet acte, dont nous sentons la
solennité, s'accomplît, s'il était possible, avec l'unanimité d'entre
nous. Si j'avais pu faire cet effort sur moi-même, je le répète, je l'aurais
fait dès le premier jour, au moment où Frossard et Cachin sont revenus de
Russie, au moment où Frossard me l'a demandé personnellement. Je n'ai pas
pu.
Croyez-vous
qu'un vote de majorité va changer l'état de ma conscience ? Parce que tant de
voix se sont prononcées pour et tant de voix contre, croyez-vous que l'état de
ma raison et de mon cœur, vis-à-vis d'un problème comme celui-là, va se
transformer ? Croyez-vous que des chiffres aient cette vertu ? Allons donc ! Pas
un de vous ne peut le croire.
Il
n'y a qu'une chose qui pourrait changer notre décision : c'est que
l'Internationale communiste elle-même changeât ; ce serait qu'on nous présentât
quelque chose de différent de ce qu'on nous offre, quelque chose qui ne fût
pas contraire à ce que nous avons et que nous voulons préserver.
Je
sais très bien que certains d'entre vous, qui sont de cœur avec nous,
n'entrent dans l'Internationale communiste qu'avec l'arrière-pensée de la
modifier du dedans une fois qu'ils y auront pénétré. Mais je crois que c'est
là une illusion pure. Vous êtes en face de quelque chose de trop puissant, de
trop cohérent, de trop stable pour que vous puissiez songer à le modifier. (Applaudissements.)
Je crois aussi que c'est une attitude qui n'est pas très noble. On entre ou on n'entre pas. On entre parce qu'on veut ou on n'entre pas parce qu'on ne veut pas. (Très bien !) On entre ou on n'entre pas parce que la raison adhè