Léon Blum
Commentaires sur le
programme d’action du Parti socialiste
Discours prononcé le 21 avril 1919, au Congrès national extraordinaire du
Parti socialiste SFIO
Les « commentaires » de Blum sur le programme de son parti, dont il a présidé
à la rédaction, apportent des éclairages importants sur la doctrine et sur la
réponse socialiste à la question sociale aux lendemains de la Grande guerre.
Ils éclairent aussi sur la nature du Parti socialiste, de l’héritage
jauressien à la synthèse blumiste.
C’est le premier grand discours prononcé par Léon Blum dans l’enceinte
d’un congrès socialiste que nous publions ici. A quarante-sept ans, il fait
à la fois figure d’ancien et de nouveau dans le Parti socialiste. Proche de
Jaurès au temps de l’affaire Dreyfus et de la marche à l’unité, Blum a,
à partir de 1905, suivi de loin les premiers pas de la SFIO, absorbé par son
travail au Conseil d’État. Il retrouve le champ politique en 1914, après
l’entrée en guerre, quand son camarade Marcel Sembat, ministre des Travaux
publics, l’appelle pour diriger son cabinet. Son discours à l’occasion du
troisième anniversaire de la mort de Jean Jaurès manifeste son retour dans les
débats socialistes : il se pose en héritier du grand tribun. Il dépose une
motion au congrès de 1918 et se lance, l’année suivante, dans l’aventure
électorale.
La SFIO est alors en crise. La participation, l’attitude face à la conduite
de la guerre, les réactions devant la Révolution russe divisent profondément
les socialistes. Depuis le conseil national de juillet 1918, les minoritaires et
des kienthaliens (partisans d’une conférence internationale pour mettre fin
à la guerre), en opposition à la conduite du Parti par la majorité depuis
1914 deviennent majoritaires. La motion Jean Longuet, faisant des réserves sur
la défense nationale et réclamant une conférence internationale, triomphe
avec 1544 mandats (auxquels on peut ajouter les 152 voix qui sont allées à une
motion kienthalienne de Loriot), la motion du majoritaire Renaudel obtenant 1172
voix. Au congrès national d’octobre, la victoire des ex-minoritaires se
confirme : Louis-Oscar Frossard succède à Louis Dubreuilh au secrétariat général
du Parti et Marcel Cachin remplace à la direction de L’Humanité Pierre
Renaudel qui, à la mort de Jean Jaurès, avait succédé à celui-ci. L’adhésion
à la IIIe internationale est posée à partir de 1919 et mobilise les
socialistes.
En position de centriste, Léon Blum est le président de la commission chargée
de préparer le programme du Parti pour les élections de 1919, programme qui
doit faire le point sur le projet socialiste au sortir de la guerre et face aux
perspectives soulevée par la lueur à l’Est.
Comme l’écrit son biographe « intime », son intervention fait date (1). Les
commentateurs viennent de découvrir un futur leader de la SFIO. Une longue
ovation suit sa descente de la tribune et la décision de l’édition en
brochure de ce discours est immédiatement prise à l’unanimité. Dans un
effort de synthèse impossible - les germes de la scission de l’année
suivante sont ici bien présents - Léon Blum a insisté sur l’unité du
parti, unité qui ne veut pas dire uniformité, la grandeur du Parti socialiste
SFIO étant de faire cohabiter des tempéraments différents, les révolutionnaires
et les réformistes, qui ne s’opposent pas, mais qui travaillent ensemble.
Mais la minorité, malgré les efforts de Blum, ne s’est pas ralliée pas à
ce texte.
Le programme est également édité en brochure et sert de vade mecum aux
candidats socialistes pour les législatives de novembre 1919( 2). Léon Blum
fait campagne dans la deuxième circonscription de la Seine, et est élu pour la
première fois à la Chambre : mais si la SFIO gagne des voix par rapport à
1914, le mode de scrutin n’envoie que 64 députés socialistes contre 103
avant guerre à la Chambre. La déception est grande.
(1) Ilan Greilsammer, Blum, Paris, Flammarion, 1996, p. 226
(2) Programme d'action du Parti socialiste, Librairies du Parti
socialiste et de l'Humanité réunies, Paris, 1919, 24 pages

Léon Blum, juin 1930
L’INTERVENTION DE BLUM
Je voudrais, comme l’ont fait Verfeuil et Loriot pour les textes qu’ils
avaient déposés, fournir quelques explications au congrès sur le programme de
la commission. Je sais bien que tout le monde a eu le texte entre les mains, que
toutes les fédérations l’ont reçu et discuté. Mais il s’agit d’un
document assez ample, assez complexe et il ne sera peut-être pas inutile que
j’indique au congrès comment, dans la pensée de ceux qui l’ont conçu,
s’ajustent et se lient ses parties essentielles.
le travail de la commission
À la Commission des 52, deux programmes ont été soumis : celui de la majorité
de la commission et celui de nos amis kienthaliens. La caractéristique évidente
du programme de nos camarades kienthaliens est la suivante. Loriot et ses amis
ne nient pas d’une façon générale et absolue la valeur socialiste ou même
révolutionnaire de la réforme. Ils admettent cette valeur - d’ailleurs limitée
par l’existence même du régime capitaliste - en période normale. Mais ils
la nient en fonction de circonstances données, de circonstances comme celles en
face desquelles nous nous trouvons aujourd’hui.
Loriot et ses amis pensent que nous nous trouvons aujourd’hui en présence
d’un ensemble de conditions nationales et internationales telles que tout
effort réformiste se retournerait en réalité contre l’intérêt immédiat
du prolétariat lui-même et ne servirait qu’à consolider ce qu’ils
appellent dans leur programme la « dictature de la bourgeoisie ». Par conséquent,
tout à fait logique avec lui-même, le programme de Loriot ne se termine par
aucun système de réformes positives ou transitoires.
À la commission des résolutions de la Seine a été déposé un autre
programme dont la Commission des 52 n’avait pas eu connaissance et qu’elle
n’avait pas discuté. C’est le programme connu sous le nom de programme
Verfeuil. Ce qui le caractérise, c’est que sa partie théorique est empruntée
à peu près textuellement au programme de nos camarades kienthaliens et qu’il
se termine par un exposé de réformes pratiques empruntées d’une façon
presque littérale au programme de la majorité.
Pour la majorité de la commission, cette sorte de question préalable ne
s’est même pas posée. La majorité de la commission a considéré qu’elle
était tranchée d’avance par ce que nous croyons être la doctrine
traditionnelle du Parti socialiste. Nous pensons que la formule et que le mode
de la Révolution elle-même sont liés, et liés d’une façon nécessaire, au
degré d’organisation matérielle et morale du prolétariat, c’est-à-dire
à la puissance de son recrutement, à la solidité de ses cadres, à la foi
spirituelle qu’il possède dans sa destinée historique. Nous pensons,
d’autre part, que ces formes et modes de la Révolution sont liés à l’état
d’évolution de la société capitaliste elle-même. Par conséquent, nous
nous sommes dit et nous avons dit, aussi clairement que nous l’avons pu, que
quels que fussent les pronostics, toujours incertains et hasardeux, sur
l’heure, les formes et les modes de la Révolution, un programme positif
d’action n’en pouvait pas être affecté. Nous nous sommes dit et nous avons
dit que, quelles que fussent cette heure et cette forme, la tâche positive et
immédiate du Parti était exactement la même, puisque, en définitive, les mêmes
actes qui peuvent actuellement accroître la puissance d’organisation du prolétariat,
les mêmes actes qui peuvent aménager le plus profondément possible la société
capitaliste d’aujourd’hui dans le sens de la société collectiviste de
demain, sont en même temps ceux qui prépareront la Révolution de la façon la
plus efficace et la plus complète.
Voilà l’idée directrice d’où la majorité de la commission est partie à
cet égard. Maintenant, cela dit, et ayant montré dès le début ce qui définit
essentiellement, au point de vue théorique, le programme de la Commission, je
dois vous montrer, par une analyse rapide, comment s’agencent et comment
s’enchaînent ses différentes parties.
Qu’avons-nous voulu faire ? Est-ce que nous avons voulu le moins du monde vous
proposer un renouvellement de nos doctrines, de nos théories socialistes ? Pas
du tout. Nous n’avons eu qu’une ambition : faire un travail de mise au
point, mettre au point l’ensemble de doctrines qui est le patrimoine commun de
tous les socialistes par rapport à cet événement nouveau qu’est la guerre,
actualiser, si je puis dire, le programme traditionnel du socialisme en fonction
de cet événement formidable, qui doit tout dominer et qui est la guerre.
S’il y a un dessein d’ensemble dans la composition du programme, c’est
celui-là...
Que nous a-t-on dit, dans la campagne exécrable qui est menée depuis quatre
ans contre le Parti. Que la guerre nous avait contredits, confondus sur tous les
points. « Non seulement vous n’aviez rien prévu, nous a-t-on répété, mais
vous aviez accumulé les erreurs sur les illusions, et si on avait eu le malheur
de vous écouter, la France et l’Humanité seraient perdues. »
Eh bien, nous avons voulu prendre cette accusation face à face, corps à corps,
et nous avons répliqué à nos calomniateurs : la réalité des choses, c’est
que vous avez menti vous-mêmes, c’est qu’au contraire, sur tous les points,
la guerre, l’ensemble complexe de phénomènes que la guerre a dégagés,
prouve que le socialisme avait dit vrai, qu’il était la vérité,
aujourd’hui encore plus qu’hier.
Ce fait même, formidable, monstrueux qu’est la guerre, est-ce qu’il nous a
surpris, comme vous le prétendez ? Non, vous avez menti. Nous avons prédit que
la guerre sortirait d’une façon à peu près inévitable de la concurrence
capitaliste.
La façon dont la guerre est venue se déclencher, est-ce qu’elle révèle
aussi une chimère, une illusion de notre Parti ? Non, vous mentez encore. Nous
avons prédit, nous n’avons pas cessé de répéter que le système des
alliances, l’impérialisme colonial, la diplomatie secrète aggraveraient,
rapprocheraient encore le danger permanent de guerre qui était contenu dans la
société capitaliste elle-même.
Et la forme de la guerre, la forme militaire de la guerre, est-ce qu’elle a
prouvé notre erreur ou notre illusion ? Non, tout au contraire, et c’est vous
qui mentez... La guerre, la façon dont elle s’est pratiquement déroulée,
prouvent que nous, et nous seuls, avions vu clair dans tous les problèmes
d’organisation militaire et de défense nationale.
Nous reprenons cette énumération, article par article, et saisissant chacune
des accusations directes ou hypocrites dirigées contre le Parti socialiste,
nous les retournons contre les calomniateurs. Nous établissons qu’à tous égards,
la guerre nous a donné raison. Nous montrons qu’au cours de la guerre, et
dans les moments les plus aigus du péril, c’est à des solutions plus ou
moins directement inspirées de l’esprit socialiste qu’il a fallu recourir.
Nous montrons qu’aujourd’hui encore, aujourd’hui surtout, la société
capitaliste étale son impuissance radicale à liquider ses charges, à réparer
ses ruines et que l’effroyable situation que la guerre a créée, c’est
encore le socialisme seul qui peut la résoudre.
Par conséquent, il ne faut pas attendre de nous, après la guerre, non
seulement un reniement, mais même un fléchissement quelconque de notre
doctrine. Bien au contraire, nous sortons de la guerre plus certains que jamais
que nous détenons la vérité et plus nettement que jamais, plus haut que
jamais, nous proclamons notre but final : le Parti socialiste a pour objet la Révolution
sociale…
Parvenus à ce point, camarades, nous nous sommes trouvés en présence d’idées
complexes, d’idées redoutables : les unes qui ont toujours été agitées
dans nos discussions de parti, d’autres qui ont pris depuis quelque temps une
place nouvelle et considérable : l’idée de Révolution, l’idée de démocratie,
l’idée de dictature du prolétariat. Nous avons abordé ces problèmes de
front, camarades, sans hypocrisie, sans équivoque, avec le désir de les
trancher d’une façon assez claire pour prévenir entre socialistes des
divisions qui, bien souvent, ne sont le résultat que de l’équivoque et du
malentendu. Et nous nous sommes dit : s’il y a une façon de mettre fin à
cette équivoque et à ces malentendus, c’est de tâcher de voir clair dans
ces idées et de dire clairement ensuite ce que nous aurons essayé de voir en
commun.
La révolution sociale et la démocratie
Eh bien, nous nous sommes placés en face de cette idée confuse et énorme de
la Révolution sociale. Nous sommes - et de beaucoup - la nation du monde qui a
le plus riche passé révolutionnaire. Nous possédons une tradition révolutionnaire
qui n’existe dans aucun autre pays du monde. Mais croyez-vous que cette
tradition éclaircisse pour nous la notion, l’idée de la Révolution sociale
? Pas le moins du monde ; le plus souvent elle l’obscurcit. Nous vivons sans
cesse ayant devant les yeux une sorte d’imagerie révolutionnaire. La Révolution
pour nous - nous le savons, ou nous croyons le savoir, par notre enfance, par
les récits que nous avons entendus, par les lectures que nous avons faites - la
Révolution, c’est la barricade, l’insurgé mâchant ses balles, la bataille
dans les faubourgs. Eh bien, nous vous avons dit : la Révolution sociale, ce
n’est pas cela. Ne confondons pas, comme trop souvent on a une tendance à le
faire sous l’influence même de ces traditions, en partie littéraires, en
partie sentimentales, ne confondons pas les moyens avec le but...
Qu’est-ce que la Révolution sociale ? Nous avons répondu : la Révolution
sociale, ce n’est rien de plus et rien de moins que la substitution d’un
mode de propriété à un autre. C’est le fait qu’un mode de propriété, de
constitution économique soit révolu - ce qui est le sens même du mot de révolution
- et qu’un autre s’y substitue, et c’est cette substitution, quel que soit
le moyen qui la procure, qui est par elle-même et en elle-même la Révolution.
Supposez que demain, dans un pays quelconque d’Europe, en Angleterre ou en
France, le prolétariat prenne le pouvoir par un mouvement de force. Est-ce que
cette prise de pouvoir serait à elle seule et par elle-même la Révolution ?
Pas le moins du monde. Si cette prise de pouvoir ne pouvait aboutir, en raison
de la structure économique du pays, qu’à des réformes même profondes, vous
auriez eu une insurrection suivie de réformes : vous n’auriez pas eu la Révolution.
Si, en revanche, se réalisait une des hypothèses que nous avons dû envisager,
bien qu’elle ne soit pas la plus probable, si la prise du pouvoir du prolétariat
était le résultat d’une accession légale, du fait que les socialistes
auraient conquis, dans des circonstances à déterminer, la majorité du
Parlement de leur pays, et s’ils se trouvaient en état de réaliser ce qui
est proprement la Révolution, c’est-à-dire la transformation radicale de
l’état de la propriété, eh bien ! malgré l’origine légale, malgré le
caractère légal de cette transformation, elle serait la Révolution tout de même.
Comment pouvons-nous prévoir la forme que la Révolution prendra ? Il se
produira, peut-être, il s’est produit déjà dans certains pays d’Europe,
des événements que personne au monde n’aurait jamais pu prévoir. Nous
venons de voir, par exemple, en Hongrie, le pouvoir bourgeois passer la main, à
l’amiable, au socialisme ; des faits presque analogues s’étaient déjà
produits en Allemagne, et il pourra s’en produire ailleurs. Ces transmissions
de pouvoir seront ou non la Révolution, selon que les socialistes au pouvoir
auront ou non pu réaliser ce qui est en soi-même la Révolution, c’est-à-dire
la substitution de la propriété collective à la propriété privée.
Cette transformation, étant par elle-même la Révolution, quelle que soit la
forme sous laquelle elle se produise, il s’ensuit que le prolétariat n’a
d’avance, ni à désigner ni encore bien moins à condamner aucune des formes
de Révolution. De quoi dépendront ces formes ? D’un ensemble de
circonstances dont la plupart ne dépendent pas de nous, et notamment de la
nature des résistances opposées au prolétariat. Nous avons tenu à marquer,
pour dissiper un malentendu, que cette Révolution prolétarienne, quelles que
soient les conditions et les circonstances dans lesquelles elle se développe,
ne s’opposera en aucune façon à l’idée de démocratie, à l’idéal démocratique.
Nous avons tenu à rappeler qu’au contraire - c’est le résultat de toute
notre doctrine traditionnelle - il n’y aura de démocratie véritable que dans
le socialisme véritable... L’idée de démocratie, qui est au fond la notion
d’égalité entre les citoyens, ne sera pleinement réalisée que lorsque l’égalité
politique aura été couronnée et complétée par l’égalité sociale, sans
laquelle elle sera toujours incomplète et trompeuse, c’est-à-dire après la
réalisation du socialisme lui-même.
La dictature du prolétariat
J’en viens à la question de la dictature du prolétariat, d’une idée qui
n’est pas équivoque pour des socialistes, mais dont les polémiques
bourgeoises font le plus effronté et le plus impudent abus. Le mot « dictature
» est devenu, comme le mot « bolchevisme » d’ailleurs, un de ces mots à
tout faire dont l’histoire du Parti socialiste et républicain en France nous
fournit un certain nombre d’exemples. Le mot « radical » lui-même fut à un
moment donné un de ces épouvantails ; le mot « rouge » en d’autres temps ;
le mot « partageux », et même le mot « patriote » ont eu leur jour... Ce
sont de ces mots avec lesquels on ameute les effrois, les passions et les férocités
populaires. Eh bien, nous avons fait cette fois encore un effort d’honnêteté
et de franchise. Nous nous sommes placés en face de cette notion, afin de la
vider une bonne fois de son contenu, de voir ce qu’elle signifiait, en fin de
compte, théoriquement et historiquement.
En France, je l’ai dit déjà, nous commençons à avoir une certaine habitude
des révolutions. Il y a des précédents, il y a une sorte de jurisprudence révolutionnaire
qui se dégage d’un ensemble d’événements que nous connaissons tous. Eh
bien, que prouvent-ils ces événements ? Ils prouvent que, lorsqu’un régime
nouveau, qu’il soit politique ou social, peu importe, a renversé le régime
existant, ce mouvement est condamné d’avance à l’échec, s’il s’en
remet immédiatement, pour se justifier et se légitimer, aux institutions du régime
politique, économique ou social qu’il vient d’abolir.
Voilà ce que les mots de « dictature du prolétariat » signifient. Vous
pouvez prendre l’une après l’autre toutes les révolutions politiques du
XIXe siècle. Vous verrez qu’elles ont échoué ou réussi suivant qu’elles
ont observé ou non cette règle qui est, si je puis dire, une règle de
technique professionnelle. Elles ont échoué ou réussi suivant qu’elles ont
pris ou non la précaution de ménager, entre la destruction du régime aboli et
la construction, l’instauration légale du régime nouveau, cette période
intermédiaire de dictature qui, lorsqu’il s’agira de la révolution
sociale, sera la dictature impersonnelle du prolétariat, mais qui a été ou
aurait été à d’autres époques, et vis-à-vis d’autres révolutions, la
dictature du parti royaliste, ou du parti bonapartiste, ou du parti républicain.
Reportez-vous, camarades, - je ne veux pas multiplier les exemples historiques,
je ne veux pas faire le professeur d’histoire - reportez-vous à la dernière
des révolutions qui se soient produites en France : la substitution du régime
républicain au régime impérial, en 1870-1871. Quel est par exemple le conflit
entre Gambetta, d’une part, et le reste du gouvernement de la Défense
nationale d’autre part ? C’est que, devant les élections toutes proches, et
dont la proximité avait été imposée par l’armistice, Gambetta prétendait
assumer une véritable dictature de la démocratie. Gambetta voulait décréter,
par exemple, que les anciens fonctionnaires de l’Empire ne seraient pas éligibles.
Cela n’était pas légal. Peu importe, répondait Gambetta, j’exerce la
dictature, et si je ne l’exerce pas, la République et la démocratie sont
perdues... Et en effet, deux ou trois ans après, parce que Gambetta n’avait
pu saisir et prolonger suffisamment la dictature intermédiaire de la République,
une Assemblée de réaction pouvait comploter la restauration de la monarchie.
Voilà ce que nous donnons en réponse, camarades, à certaines hypocrisies
bourgeoises, et si elles cherchent à condamner ou à flétrir l’idée de la
dictature du prolétariat, ce n’est pas seulement le droit révolutionnaire
qu’elles nous contestent, mais tout le droit républicain.
Ainsi, sur ces notions capitales : révolution, démocratie, dictature du prolétariat,
sans ruser, sans équivoquer, sans essayer d’éluder les difficultés mais
simplement par un effort de franchise pour les aborder et en mesurer le contenu
réel, nous avons pu réunir à la commission du programme une très grosse
majorité. Ayant défini ces notions, ayant montré en quoi consiste la Révolution,
ayant montré que la Révolution sociale intégrale, c’est-à-dire la
transformation intégrale du régime de la production, est le seul objet de
l’action du Parti Socialiste, ayant montré que cet objet est devenu plus
prochain, plus urgent, plus légitime encore, par les causes de tout ordre que
la guerre a accumulées, ayant montré que tous les efforts que nous aurons
faits pour nous rapprocher de cet objet aménageront en même temps à l’image
de la société de demain la société d’aujourd’hui, et qu’inversement,
tout effort pour aménager la société d’aujourd’hui nous rapprochera de la
société de demain, nous nous retournons alors vers cette réalité immédiate,
et nous disons : nous ne savons pas comment et quand se produira la Révolution
; nous savons seulement que, quel que soit le jour auquel elle doive se
produire, quelle que soit la forme qu’elle revêtira, notre devoir présent
d’action immédiate est le même. Et, en tout cas, quelle que soit l’heure
de la Révolution, il y a quelque chose d’immédiatement possible, quelque
chose que nous pouvons exiger et que nous exigeons dès à présent : c’est
que, après la guerre, le monde social et politique ne se retrouve pas identique
à ce qu’il était la veille. Il n’est pas possible qu’une catastrophe de
ce genre se soit produite dans l’humanité entière, comme dans la vie de
chaque individu, sans qu’il y ait dans l’atmosphère sociale qui nous
entoure, un rajeunissement, un renouvellement, une aération formidable.
Accélérer le rythme des réformes : la rénovation politique
Nous ignorons quand sera la Révolution totale, mais ce que nous savons, c’est
que, tout de suite, le rythme même de la réforme doit changer, doit s’accélérer,
c’est qu’il ne peut plus être question de la société politique
d’aujourd’hui, des réformes mesquines, arrachées lambeau par lambeau,
bribe par bribe, à l’inertie des pouvoirs publics, à la paresse des
institutions parlementaires, à la grossièreté de nos instruments de travail
politique. Il faut autre chose. Il faut qu’on remette à neuf l’instrument
politique et social, pour que nous nous en servions demain, en attendant, pour
qu’on s’en serve dès aujourd’hui de telle manière que notre travail de
demain se trouve préparé et rapproché d’autant.
C’est dans cet esprit que le programme, aussitôt après le paragraphe qui est
intitulé « Révolution sociale », comprend un chapitre intitulé « Rénovation
politique ». Pourquoi avons-nous écrit ce chapitre ? Parce que nous pensons
que cette accélération dans le rythme de la réforme, qui est la moindre des
exigences immédiates que le prolétariat puisse formuler, dépend, en effet,
d’une réfection de notre technique gouvernementale, d’une rénovation
profonde dans tous les procédés d’organisation et dans toute la structure
administrative de ce pays. Et alors, avec tous ces instruments remis au point,
avec ce machinisme modernisé, nous envisageons le travail positif, immédiat,
que nous impose la société au lendemain de la guerre. Nous considérons ce
champ de bataille qu’est la société politique et sociale actuelle, avec les
décombres qui la parsèment, et nous disons : telle est la tâche, notre tâche
; elle est à la mesure même des désastres que la guerre a causés.
Quelle succession nous a laissés la guerre ? Dans l’ordre matériel, elle a
diminué les moyens de production, désaxé l’industrie, tari partiellement
l’agriculture. Elle a ruiné l’outillage ou l’a cantonné dans des
fabrications de guerre qui se réadapteront laborieusement aux œuvres de paix.
Elle a diminué la main-d’œuvre en quantité, en qualité. Dans l’ordre
moral, elle a créé ce que Poisson décrivait ce matin avec tant de force :
cette sorte de trouble que nous constatons autour de nous, cette lassitude,
cette inquiétude, cette anxiété devant un lendemain dont personne ne peut préciser
la forme. Elle a développé, de proche en proche, de couche en couche sociale,
la cupidité, l’égoïsme possessif, le mercantilisme, l’esprit
d’exploitation mutuelle. Eh bien ! cette constatation, cette reconnaissance,
fixe et délimite par là même notre tâche. L’effort qui s’impose à nous,
c’est la réparation des dégâts de toute sorte qui se sont produits, c’est
la remise en état, la reconstitution matérielle et morale.
Le signe immédiat, le symbole le plus frappant de l’état de fait créé par
la guerre, c’est la situation financière que vous connaissez tous et que nous
avons essayé de mettre en lumière. Nous ne saurions trop y insister dans notre
propagande puisque, à elle seule, elle peut acculer demain la société
capitaliste à des mesures d’administration révolutionnaire. Nous avons
recherché et indiqué les moyens les plus efficaces, à notre avis, pour parer
aux difficultés les plus pressantes : par exemple, la reprise pure et simple
des bénéfices exceptionnels de guerre, quels qu’ils fussent, une progression
résolue dans des impôts sévèrement perçus, une participation de l’État
dans toutes les entreprises suffisamment concentrées, l’exploitation au
profit de l’État de tout ce qui est, par sa nature, domaine national. Mais
nous savons bien, et nous proclamons très haut, que ces faibles palliatifs, que
ces expédients provisoires ne résoudront pas les difficultés terribles de la
situation.
Si l’on veut sauver la nation, ou, pour parler plus exactement, si nous
voulons empêcher la destruction de cet ensemble de richesses et de moyens de
production qui est contenu dans la nation et dont nous sommes les héritiers présomptifs,
si nous voulons éviter ce qui serait aujourd’hui la faillite de l’Etat
capitaliste, mais ce qui serait demain le danger et peut-être la ruine de la Révolution
elle-même, il est nécessaire de remettre ce pays en état de production
intensive, et ce qu’il faut pour cela, ce n’est pas seulement une rénovation
et une modernisation de l’outillage, c’est un rajeunissement de toutes nos méthodes
et de toutes nos institutions en matière de travail.
Voilà la tâche à laquelle nous appelons l’activité immédiate du Parti. Je
ne veux pas entrer dans l’analyse détaillée d’une série de mesures dont
vous avez l’énumération sous les yeux. Leur caractère commun c’est que,
selon nous, pour augmenter le rendement national, il faudra nécessairement
recourir, comme on l’a déjà fait, avec trop de timidité, pendant les heures
critiques de la guerre, aux méthodes d’organisation collective, c’est-à-dire
aux méthodes inspirées de l’esprit socialiste.
C’est dans cet esprit que nous traçons les grandes lignes d’un plan de réfection
de l’outillage national, d’un plan de réorganisation de la main-d’œuvre
nationale, qui est la part principale, et la plus précieuse, de la richesse
collective. Nous disons que le travail doit être obligatoire, que le travail
doit être libre, que le travail doit procurer au travailleur sa pleine part de
sécurité, de bien-être et de loisir, et c’est ainsi que nous touchons aux
problèmes aujourd’hui essentiels, du logement et de l’alimentation, que
nous résolvons par la constitution de véritables services publics. Je
n’insiste pas sur toutes ces questions, bien qu’elles doivent tenir un rôle
de premier plan dans notre propagande. Je ne veux appeler votre attention que
sur l’une d’entre elles, car elle constitue, je crois, à certains égards,
une nouveauté et une originalité dans le programme du Parti, c’est la
question de l’éducation nationale.
Priorité à l’éducation nationale
Nous avons marqué dans le programme, non pas d’une façon aussi explicite
qu’il l’aurait fallu - des tracts spéciaux le feront avec une netteté
parfaite - nous avons marqué notre position sur ce problème dont
l’importance est telle qu’à mon avis - je le pense depuis bien des années
- on pourrait accomplir une large part de la Révolution sociale par de seules
mesures d’éducation et d’instruction.
Nous avons dit que le Parti socialiste se prononçait pour un système d’éducation
nationale qui serait un moyen de sélection et d’affectation individuelle,
c’est-à-dire dont la tâche serait de reconnaître, dès le commencement de
la formation de la conscience, les aptitudes individuelles de chaque enfant,
quels que fussent ses parents, quelle que fût sa condition sociale, quelle que
fût sa fortune, et de le diriger d’office, par un acte de volonté impérative
de la nation, vers la forme d’éducation spéciale et plus tard vers la
profession où son activité individuelle serait le plus profitable à la
collectivité. Nos camarades de la CGT ont posé la question dans le programme
de Berne1. Nous la posons d’une façon beaucoup plus résolue et radicale
qu’ils ne l’avaient posée eux-mêmes. Dans le programme de Berne, nos
camarades de la CGT se sont bornés à réclamer un système d’éducation
publique qui assurât à tous les enfants du peuple, nantis des facultés
intellectuelles et physiques nécessaires, l’accès vers toutes les formes
possibles d’éducation. Nous allons plus loin : nous voulons une règle
commune pour tous. Nous voulons, le cas échéant, interdire les formes supérieures
de 1’éducation classique aux enfants de la bourgeoisie qui ne seraient pas
eux-mêmes nantis de facultés intellectuelles suffisantes. Nous voulons que
chaque enfant, quelle que soit sa naissance, prenne dans l’armée sociale, le
poste exact, l’affectation exacte auxquels son tempérament personnel le
destine, et nous concevons l’éducation, à tous les degrés, comme un moyen
de déterminer cette affectation. Et, en agissant ainsi, nous ne pensons pas du
tout prendre une attitude démagogique vis-à-vis d’une classe : nous pensons
agir non seulement dans l’intérêt du prolétariat, mais dans l’intérêt
des individus, et dans l’intérêt de la culture elle-même, dont le Parti
socialiste est et doit toujours être le soutien.
Voilà la seule des réformes positives sur laquelle je voulais attirer votre
attention. J’aurais été tenté d’insister également sur l’organisation
du loisir. C’est un point qui a une grande importance, car je ne crois pas que
ni la Révolution sociale, ni l’état intermédiaire, qui la préparera et en
rapprochera le moment, doivent avoir uniquement pour objet de procurer au prolétariat
un bien-être matériel. Le prolétariat, qui est la force agissante du monde
par son travail, a droit, si je puis dire, à toutes les fleurs que ce travail
fait naître, à toutes les jouissances de la culture, à toutes les jouissances
de l’art, et quand nous avons parlé dans le programme de l’organisation du
loisir, nous l’avons fait de propos délibéré : c’est un problème capital
et sur lequel nous entendons appeler l’attention d’un prochain congrès
moins chargé que celui-ci.
Que reste-t-il enfin dans ce programme, que je continue à décomposer, à disséquer
morceau par morceau ? Il reste un passage sur l’organisation internationale de
la paix.
L’organisation internationale de la paix
En ce qui concerne les conditions de paix, l’opposition irréductible que doit
faire le Parti à une paix impérialiste, la façon dont nous concevons la paix
juste, je crois superflu d’insister, puisqu’il n’y a pas de division dans
le Parti, puisque tout le monde est d’accord, puisque tous les textes soumis
à la commission ou au congrès pourraient se superposer presque exactement les
uns aux autres. La seule partie peut-être un peu originale du programme de la
commission, c’est celle où nous avons essayé de montrer que, si la Société
des nations se constitue, c’est par une série d’organes internationaux
inclus dans cette Société que devraient nécessairement se prolonger et
s’achever les travaux de réforme intérieure. Nous avons voulu essayer de
montrer que, dans l’état présent de la société, aucune espèce de réforme
efficace et profonde n’était possible du seul point de vue national, mais
qu’elle devrait toujours s’achever - qu’il s’agisse de fiscalité,
d’organisation ou de législation du travail - par une organisation
internationale. De sorte que, ou bien la Société des Nations ne sera rien du
tout - ce qui est aujourd’hui une hypothèse parfaitement plausible - ou bien
elle deviendra quelque chose qui par la nécessité même de son existence, par
sa loi d’évolution intérieure, se développera dans le sens du socialisme
international. C’est-à-dire que la Société des Nations, par la complexité
des tâches qu’elle devra nécessairement assumer, par la complexité des
organes directeurs et régulateurs qu’elle devra créer, sera l’amorce et
l’assise de l’Internationale elle-même, de même que notre effort peut
faire de la société capitaliste rénovée l’amorce et l’assise de la société
socialiste de demain.
Voilà les grandes lignes du programme, voilà son plan logique, les lignes
directrices qui nous ont guidés, ses différents développements.
Le vote du programme du parti
Maintenant, avant d’achever, je veux dire en quelques mots, le plus simplement
que je pourrai, ce que je pense d’une question qui, évidemment, a beaucoup
passionné, dans ce congrès, comme aux congrès fédéraux : la question des
signatures.
Il est exact que ce programme est signé par un très grand nombre de membres de
la commission. Il y a cependant quelque chose que je veux faire observer :
c’est qu’il ne l’est pas par tous. Il n’a pas été signé par un
certain nombre de camarades minoritaires ni par les camarades kienthaliens, mais
il ne l’a pas été non plus par certains camarades appartenant à la droite
ou à l’extrême droite du Parti. A ce point de vue, la balance est assez
sensiblement égale. Néanmoins, je conviens qu’il porte beaucoup de
signatures, et je ne sais pas du tout si cela représente pour lui une bonne ou
une mauvaise fortune.
Dans l’état présent de nos débats intérieurs, de nos dissensions intérieures,
j’ai bien peur que ce fait, dont nous nous étions franchement et sincèrement
réjouis à la commission du programme, ne soit peut-être, à certains égards,
une circonstance malheureuse. Nous avions tort et nous nous sommes réjouis de
quelque chose que, paraît-il, dans le Parti... (Rires et interruptions
diverses.)
Camarades, vous pensez bien que je ne vais pas rechercher si ceux d’entre nous
qui ont donné leur signature à ce programme étaient tous de bonne ou de
mauvaise foi, s’ils l’ont fait de bonne ou de mauvaise grâce : c’est un débat
dans lequel, pas une seconde, je ne veux entrer. Pas une seconde il ne pourra
entrer dans ma pensée qu’un seul des signataires ait fait autre chose qu’un
acte d’adhésion complète et sincère aux idées parfaitement claires et
exemptes de toute équivoque qui y étaient formulées.
Nous vivons, camarades, sous l’empire de certains mots... Il y a un affreux
mot qui a fait un mal véritable, un mot militaire : le mot « manœuvrer ». On
a tellement peur des « manœuvres » dans le Parti...
Pour ma part, je ne sais si c’est à cause de l’origine du mot, mais j’en
ai une horreur véritable... « Manœuvrer, se laisser manœuvrer, je ne me
laisserai pas manœuvrer », ce sont des expressions abominables. Pour ma part,
je crois qu’il y a deux choses dont nous devons avoir, les uns et les autres,
un égal éloignement : c’est de manœuvrer des hommes qui sont nos camarades
et nos amis, ou de les soupçonner sans preuve tout à fait péremptoire
d’avoir voulu nous manœuvrer.
Quant à moi, je n’élèverai ce soupçon contre personne. Je suis convaincu
que tous ceux qui ont donné leur adhésion au programme l’ont fait de bonne
foi, avec une bonne foi entière. Et d’ailleurs, comme l’ont fait remarquer
Poisson et Mistral, ce serait vraiment de leur part, s’il en était autrement,
une bien singulière manœuvre. Il est impossible, du moins pour moi, qui manque
évidemment de subtilité et de machiavélisme, mais qui fais cependant tous mes
efforts pour comprendre, il m’est impossible de voir pourquoi certains de nos
camarades se seraient affublés sans nécessité de l’espèce de tunique de
Nessus que constituerait ce programme, pourquoi, après l’avoir signé, ils
voudraient le désavouer au moment de l’appliquer. Il y a là quelque chose
que je ne peux pas saisir.
L’unité du Parti
Et puisque j’en viens - c’était fatal - à me servir d’un mot qui revient
comme un refrain dans tous les discours de mes amis, ce mot d’unité, je
voudrais vous inciter à réfléchir un peu avec moi sur ce que signifie
exactement l’unité dans un parti comme le nôtre.
Nous parlons toujours d’appel à l’unité. L’unité, dans un parti comme
le socialisme, qu’est-ce que cela veut dire ? Nous sommes tous socialistes,
c’est-à-dire que nous avons tous quelque chose de commun, quelque chose qui
est une conviction et qui a un peu le caractère d’une foi. Nous croyons - et
avec toute la force d’une foi - qu’un régime social entièrement différent
de celui qui existe doit lui être substitué et que la justice exige cette
transformation. Tous les socialistes ont pensé cela depuis plus d’une
centaine d’années, depuis qu’il y a des socialistes. Il y a quelque chose
que nous croyons tous aussi, depuis moins longtemps, puisque c’est l’apport
propre de Marx et de ses amis dans la doctrine socialiste. Nous croyons que
cette transformation est préparée par le développement interne de la société
capitaliste elle-même, non pas peut-être avec une fatalité absolue, mais du
moins avec une certaine rigueur logique. Voilà les deux choses que nous
croyons, et ce double acte de foi fait de nous des socialistes.
A l’exception de ces deux points fixes, est-ce que vous ne vous rendez pas
compte que tout est changeant, variable, en mouvement perpétuel, non seulement
dans notre tactique, mais dans notre doctrine ? Notre doctrine, en ce qui
concerne non seulement la forme précise de la société future, que nous
n’avons jamais dessinée avec une bien grande rigueur, mais même en ce qui
concerne les moyens précis de réaliser la transformation du mode de propriété,
notre doctrine est en perpétuel changement, en perpétuel devenir ; elle se
modifie constamment avec la pensée des hommes qui travaillent avec nous en
France et dans tous les pays de pensée de l’univers entier. Quant à notre
tactique, elle est nécessairement fonction de l’état de la société
capitaliste, de cette société d’où le régime socialiste doit sortir, où
il est préformé, comme l’enfant est préformé dans sa mère, et par conséquent
elle varie d’une façon constante, suivant l’évolution de cette société
capitaliste elle-même, suivant les changements de toute nature qui se succèdent
sur ce théâtre multiforme qu’est l’univers civilisé.
Ainsi, le Parti est en évolution, en travail continuels, entre deux points,
deux pôles fixes : l’un qui est la société future que nous prévoyons, que
nous prédisons, que nous voulons réaliser ; l’autre, qui est la société présente,
des flancs de laquelle nous voulons tirer cette société future. Nous avons, si
je puis dire, un pied dans le réel et l’autre dans l’idéal.
Eh bien ! camarades, cela étant, est-ce qu’il n’est pas de toute nécessité
logique qu’il existe entre nous, socialistes, une variété sans cesse
renouvelée de pensées et de tendances, et que cette variété s’assemble
selon deux tendances, deux courants essentiels ? Il y a le courant qui portera
certains hommes, suivant leur nature d’esprit, leurs affinités, ou leur
caractère professionnel, vers un des pôles, vers le présent, vers le réel ;
un second courant portera les autres vers le second pôle, vers la société
future et idéale. Camarades, il en a toujours été ainsi, et il est nécessaire
qu’il en soit ainsi. Ce n’est pas du tout entre les diverses tendances de
notre Parti une contradiction : c’est une division du travail, pas autre
chose.
Rendez-vous compte que si certains d’entre nous ne gardaient pas d’une façon
plus précise et plus solide cette attache avec le réel, le socialisme ne
serait qu’un dogme religieux, qu’une philosophie. Et si, au contraire,
certains d’entre nous n’étaient pas plus obstinément tournés - comme le
musulman vers sa ville sainte - vers ce futur, vers cet idéal, vers ce mirage
que dessine à leurs yeux la ligne pressentie de la Cité future, alors notre
Parti ne serait plus qu’un parti de réformes démocratiques et non plus ce
qu’il est : le socialisme. Ces deux courants sont nécessaires, si nécessaires
que, pour vous dire toute ma pensée, je considérerais, quant à moi, comme un
très grand malheur que nos camarades kienthaliens nous quittassent demain. Et
pourquoi ? Parce que, dans ma pensée, ils représentent d’une façon
particulièrement précise cette force de contemplation vers l’avenir et vers
l’idéal qui est une nécessité de la vie et du développement socialistes.
Cela étant, qu’est-ce que signifie, dans notre Parti, l’unité ? Est-ce que
c’est un mot vide, une formule creuse ? Pas du tout. L’unité, à chaque
moment, de ce devenir du Parti socialiste, c’est simplement un équilibre
entre les mouvements divergents, c’est la détermination d’une sorte de résultante
des forces. C’est la recherche des formules qui, d’après l’état momentané
des tendances, de la doctrine, des circonstances ambiantes, pourra fournir ses
lignes directrices à l’action du Parti, à l’action commune, collective du
socialisme. Voilà ce que c’est pour nous que l’unité, cela et non autre
chose.
Reprenez l’histoire du Parti depuis vingt ans. Essayez de vous rendre compte
de ce qu’a été l’action de Jaurès. Eh bien ! l’action de Jaurès, à
chaque moment, a été précisément de déterminer cet équilibre, de calculer
cette résultante des forces, d’essayer de tracer à tous nos camarades cette
ligne directrice. Est-ce immobilisme ? Pas le moins du monde, parce que le Parti
est constamment en progrès, parce que, dans ce passage entre les bornes réelles
de la société présente et les bornes idéales de la société future, il se déplace
sans cesse. Mais, camarades, il faut qu’il se déplace tout entier, comme se déplace
un système stellaire, selon les lois de la gravitation, emportant tout à la
fois, dans sa translation, non seulement l’étoile, mais tous ses satellites.
Et alors, comprenez-le bien, camarades, si dans ce changement, dans ce progrès
continu, il arrive à certains d’entre nous, ce qui est arrivé maintes fois
à Jaurès lui-même, d’occuper aujourd’hui la place qu’occupaient hier
leurs adversaires théoriques, ne dites pas que c’est de leur part un
changement suspect, que c’est une palinodie.
Je suis convaincu de toute mon âme qu’en ce moment, sous l’influence de cet
événement formidable qu’est la guerre, le Parti suit une évolution du genre
de celle que je viens de tracer. Je crois qu’il est en progrès, qu’il évolue,
qu’il se déplace, mais, je vous en supplie, qu’il se déplace tout entier,
et quand certains d’entre nous, obéissant à cette loi d’évolution,
viennent prendre dans le Parti la place que d’autres y tenaient la veille,
ouvrez-leur les bras et ne les recevez pas comme des suspects !
Voilà ce que j’entends par l’unité. Pour ma part, je ne la conçois pas,
vous le voyez, comme une formule creuse, mais comme quelque chose de vivant,
comme la conciliation nécessaire entre l’unité de notre but, qui nous est
commun à tous, et la diversité nécessaire des tempéraments.
Et d’ailleurs, je dois vous l’avouer dans le fond, nous qui avons de toutes
nos forces travaillé pour l’unité telle que je la conçois, telle que je
viens de la définir, nous n’en avons jamais désespéré, et à aucun moment,
quoi qu’il arrive, je n’en désespérerai. Je sais qu’elle est inévitable
et nécessaire, parce que je sens profondément ce qui est notre force, ce qui
est notre chance - c’est-à-dire cette communauté de but, vers laquelle nous
n’avons qu’à nous élever pour nous retrouver d’accord presque malgré
nous.
Lorsque nous nous sentons parfois enfermés dans les divisions, les dissensions,
les intrigues, nous n’avons qu’une chose à faire : monter un peu plus haut,
nous élever, regarder le but. Et alors, nous verrons que nous sommes profondément
d’accord. Nous ressemblons à ces voyageurs qui, dans la montagne, se voient
pris dans les nuages et dans le brouillard. Eh bien, on n’a qu’une chose à
faire : monter, monter plus haut, et quand on monte plus haut, on trouve l’air
pur, la lumière libre et le soleil.
Léon Blum