Le
Nouvel observateur
31 mai - 6 juin 2007
« Les boussoles de Peillon. Et si, avant de rénover la gauche, il fallait redécouvrir les grands classiques du républicanisme ? », par François Bazin
C'est Philippe Chanial, un sociologue, secrétaire de la
" Revue du Mauss ", qui va dire l'essentiel en quelques mots. Il a
livré une belle préface à la réédition de " la
Morale sociale " de Benoît Malon. Sur cette figure oubliée de la
gauche française de la fin du XIX' siècle, théoricien méconnu d'un
socialisme réformiste et républicain, il est intarissable. Malon l'éclectique,
comme disait Marx avec mépris ? Et alors... Avec lui, autour de lui, parfois même
contre lui, c'est toute une école qu'on redécouvre. Pas simplement par goût
de l'érudition académique. Derrière " la Bibliothèque républicaine"
(1) que lancent les Éditions du Bord de l'Eau, il y a un projet intellectuel et
politique de première importance. Philippe Chanial en est conscient : " La
droite s'est ressourcée, à partir des années 1970, dans une relecture
critique des théoriciens du libéralisme français, Tocqueville ou Constant. Si
la gauche réformiste, à son tour, ne fait pas ce travail avec les siens,
alors... "
Refondation ? Dites plutôt redécouverte. Le chef
d'orchestre de cette opération s'appelle Vincent Peillon. Il est parlementaire
européen. C'est un des espoirs du PS, où l'on reste un jeune quand on n'a pas
encore 50 ans. Philosophe et militant. Historien et élu. Peillon est un cas.
Encore un éclectique... Le drame du socialisme français s'est noué à ses
yeux en 1905, quand Jaurès, pour obtenir l'unité de l'organisation, a cédé
l'essentiel au marxisme vulgaire de Guesde en comptant sur le temps pour
rattraper le terrain perdu. Ce temps lui a manqué un jour d'août 1914. La
gauche ne s'en est jamais remise.
C'est tout un continent intellectuel qui a ainsi disparu, il
y a de cela un siècle. Des socialistes libertaires, des républicains de progrès,
des utopistes, des laïques, des associatifs aussi... Tellement divers mais
finalement si proches. Parfois datés mais souvent riches de problématiques
qu'une gauche vaguement marxiste n'a eu de cesse de disqualifier. Quoi de commun
entre Ferdinand Buisson et Pierre
Leroux ? Quel rapport entre Alfred Fouillée et Célestin
Bouglé ? Quels liens entre Benoît Malon et Léon Bourgeois ? Ceux-là ne
forment pas une école à proprement parler. Ils dessinent plutôt une communauté
de pensée. Ils ont tous leur place dans la même bibliothèque.
Curieux hasard - mais en est-ce vraiment un ? - que ce retour à des auteurs oubliés au moment même où la gauche réformiste cherche, dans la défaite, de nouvelles boussoles. D'autant qu'avec Bourgeois, Malon, Fouillée and Co, c'est toute une génération de jeunes historiens, philosophes et sociologues qui s'affirme ou pointe le bout de son nez. Vincent Peillon réédite. Eux préfacent. Leurs noms ? Philippe Chanial mais aussi Jean-Fabien Spitz, auteur il y a quelques années d'un très remarquable " Moment républicain en France " (Gallimard), ou Serge Audier, dont l'ouvrage sur "le Socialisme libéral " (La Découverte) aurait mérité d'être davantage commenté, à gauche notamment. Tous disent finalement la même chose. Le réformisme, dans la tradition française, n'est pas qu'un pragmatisme au fil de l'eau. Le républicanisme est une école qui mérite mieux que les statues de marbre qui lui ont été consacrées. Le reconnaître, n'est-ce pas déjà reconstruire ?
François Bazin
(1) Déjà publié aux Éditions Le Bord de l'Eau : " Pour la laïque et autres textes ", de Jean Jaurès ; " la Morale sociale ", de Benoît Malan ; " la Foi laïque ", de Ferdinand Buisson.