Un monument et un film rendent hommage à
tous ceux qui y ont été fusillés, des gens connus aux
oubliés.
Le mont Valérien ne manque pas d'hommages,
d'hommages officiels, en particulier chaque 18 juin,
date anniversaire de l'appel du Général de Gaulle.
Pourquoi teniez-vous tant à ce monument qui porte des
noms célèbres comme ceux de Gabriel Péri, d'Honoré
d'Estienne d'Orves, de Valentin Feldman, de Manouchian,
mais aussi beaucoup de noms d'anonymes. Pourquoi cette
insistance sur la reconnaissance des personnes ?
Robert Badinter. J'ai réalisé un jour, au
mont Valérien lui-même, que nous étions là dans une
situation inacceptable au regard des victimes des nazis
pendant la guerre, quelquefois de la Milice d'ailleurs.
Vous avez partout en France des monuments aux morts de
la Résistance, des stèles où l'on indique qui, à cet
endroit, a été fusillé, avec la mention du jour, du nom
des victimes. Au mont Valérien, lieu entre tous, en
France, qui symbolise la Résistance et le caractère
criminel de l'occupation nazie, rien, les héros
devenaient anonymes ! Là où l'on a fusillé le plus
de héros de la Résistance et d'otages, donc dans le lieu
le plus emblématique, voici qu'on les laissait recouvrir
du voile de l'anonymat. Ce n'était pourtant pas des
inconnus puisque les nazis, avec ce côté bureaucratique
qui les caractérisait, avaient relevé de façon précise
les jours, les heures, les noms de ceux que l'on
fusillait. Donc, dans leur immense majorité, ils
n'avaient pas disparu dans la nuit et le brouillard, il
n'était pas très difficile de reconstituer des listes de
noms. Alors, au nom de quoi ces héros devraient-ils
être, dans le lieu où ils sont morts, des héros
anonymes, des soldats inconnus de la Résistance ?
Quand il s'agit du soldat inconnu de 14-18, sous l'arc
de Triomphe, c'est légitime, mais pas avec ces
résistants et ces otages. D'ailleurs, ce matin-là, en me
rendant au mont Valérien, je m'étais arrêté à la cascade
du bois de Boulogne où ont été exécutés les étudiants
pendant l'insurrection de Paris. Voir cette différence
entre la liste des noms à la cascade et le silence au
mont Valérien était inexplicable, outrageant pour leur
mémoire et pour leur famille. Si mon père, au lieu de
mourir en déportation, avait été fusillé au mont
Valérien, j'y aurais mené mes enfants voir le nom
inscrit. On conduit chaque année des milliers d'enfants
au mont Valérien, ce qui est bien, mais la moindre des
choses c'est de pouvoir y lire les noms des suppliciés.
C'est d'ailleurs pourquoi ma proposition de loi a fait
l'unanimité du Sénat.
Que les noms ne soient pas précisés ne
tiendrait-il pas au fait que l'on pouvait considérer que
c'était le symbole collectif qui comptait, celui de la
France résistante, objet de cérémonies d'État comme
celle du 18 juin ?
Robert Badinter. Je ne le crois pas. Il
est normal que la croix de Lorraine soit là, il est
juste qu'on y ait déposé les cercueils des différentes
formations de la France libre, de la déportation et de
la Résistance. Cela ne changeait rien au fait que, dans
la clairière, à côté, étaient morts des hommes qui
avaient lutté ou qui avaient été victimes de la
barbarie ; encore une fois, il n'existait aucune
raison pour que, eux seuls, restent dans l'anonymat.
Pourquoi cette carence ? Pour moi, à ce jour, les
raisons en demeurent obscures. J'y vois d'abord une
sorte d'indifférence, les gouvernements ne s'en
souciaient guère. Peut-être y a-t-il eu, aussi, une gêne
touchant au nombre des fusillés, une plaque indiquant
celui de 5 000. Bien sûr, par rapport au dépouillement
des archives, on constate, comme c'est arrivé, par
exemple concernant le nombre des déportés juifs, ou
celui des fusillés communistes, qu'il y avait au
lendemain de la guerre une propension naturelle à
estimer la masse des héros et des victimes, sans trop se
soucier de vérification des chiffres. Cela n'a rien de
grave, et un demi-siècle après, on peut, je crois, faire
état de ces 1 007 noms dûment répertoriés, auxquels il
faut associer, bien sûr, tous ceux qui n'ont pas pu être
identifiés.
En s'arrêtant sur les noms, on s'arrête
forcément aussi sur les vies, les options, l'idéal que
chacun défendait jusqu'au poteau d'exécution. Apparaît
alors ce que l'on peut appeler la composition de cet
ensemble de fusillés et l'une des données les plus
frappantes est que se sont retrouvés là nombre
d'étrangers aux côtés des Français. Il y a une sorte de
patrie combattante de la liberté sans frontières qui a
une portée jusqu'à aujourd'hui.
Robert Badinter. C'est absolument certain.
Et j'y vois une raison de plus pour que ces noms soient
connus indépendamment de la piété qu'on leur doit. Il
est très bon pour les jeunes générations que, face à la
xénophobie toujours prête à resurgir, on découvre le
nombre impressionnant d'étrangers qui sont morts, là, en
héros, pour la liberté, plus particulièrement pour la
liberté de la France et des Français.
Est-ce que cela vous paraît d'autant plus
intéressant à souligner que se développent aujourd'hui
des communautarismes ? Les fusillés du mont
Valérien ne se référaient pas à leurs origines mais à
leur idéal ?
Robert Badinter. Absolument, c'est
notamment le cas parmi les juifs étrangers de la MOI
appartenant au Parti communiste.
Toutes ces origines, ces cultures se
fondaient dans l'idée de la république, de la
démocratie. Ce n'était pas des communautaristes.
Robert Badinter. C'est exact. Il est très
important de le remarquer. D'ailleurs, je pense que les
historiens vont faire maintenant des études de la seule
communauté qui compte, la communauté des martyrs. Cela,
aussi, est important pour les jeunes générations. Les
lettres de fusillés qui viennent d'être publiées sont, à
cet égard, très remarquables. Les valeurs pour
lesquelles ils meurent - la dernière lettre à sa femme,
à sa mère, c'est le message qu'on laisse aux vivants -
et qui justifient à leurs yeux le sacrifice ultime,
c'est la liberté, c'est la France, pour certains
l'internationale ouvrière, avec le mot célèbre " je
meurs sans haine en moi pour le peuple allemand ", c'est
l'idée qu'il faut libérer les peuples y compris le
peuple allemand. Vous avez aussi, ce qui est très
frappant, la volonté de mourir comme des hommes, de
retrouver la dignité, de ne pas accepter la condition
d'esclave. Mourir, mais mourir debout. Leur sacrifice
prend un sens parce que, quand on est un homme, on ne
peut pas accepter cette barbarie, cet esclavage. Plutôt
la mort que la servitude. Je crains qu'on ne mesure pas
toujours cette exigence essentielle. Et ce n'était pas,
pour ces héros, que des mots, ils l'ont payé de leur
vie. Je suis si sensible à leurs noms que j'aurais aimé
qu'ils soient gravés sur un mur de marbre tout au long
du parcours qui mène à la clairière, ce qui aurait
permis de cheminer avec ce cortège de martyrs. Mais cela
n'a pas été possible. Il reste que l'ouvre est
magnifique, que son auteur, Pascal Convert, a du talent,
et qu'il a su résoudre une équation difficile compte
tenu de l'emplacement.
Dans la composition des noms révélés, il y
a une chose impressionnante c'est le nombre d'ouvriers
communistes. Sans vouloir en faire une question
partisane, s'agissant de ce combat, on se pose forcément
la question : ces ouvriers communistes passés par
les années trente, le Front populaire, la guerre
d'Espagne, semblent donner vie au mot fameux de Mauriac
" la classe ouvrière, seule fidèle à la patrie profanée
".
Robert Badinter. Il est juste et il est
bien que les jeunes générations sachent qu'au sein de la
résistance intérieure, la part jouée par le Parti
communiste, par les militants communistes, a été
considérable. C'est le titre de gloire du Parti
communiste que ses militants, à partir de 1941, ont été,
dans bien des cas, ceux qui ont été le plus directement
exposés aux représailles des Allemands, aux
arrestations. L'engagement du Parti communiste dans la
Résistance est un fait historique indiscutable et qu'on
doit rappeler. Et, s'il y a tant de communistes parmi
les fusillés, c'est parce que leur engagement était
absolu au service de la classe ouvrière et de la patrie.
Alors pourquoi l'oublier ?
Dans les lettres des fusillés, ces
origines, ces histoires, se voient très bien.
Robert Badinter. Nombreux sont ceux, parmi
les fusillés, qui sont à la fois étrangers, communistes
et, pour certains, juifs, trois raisons d'exécration
particulière de la part des Allemands et de leurs
complices français. Il y a ce mot terrible d'un
procureur français des tribunaux spéciaux qui a dit à
l'audience : vous êtes communiste, étranger et
juif, trois raisons pour que je demande la peine de mort
contre vous. Il n'a pas survécu, il a été abattu par la
Résistance.
Entretien réalisé par
Charles Silvestre