liberté d'association

un supplément d'âme républicain

 

   Après qu'on a ainsi reconnu la bonté de Dieu, l'immortalité de nos âmes et la grandeur de l'univers, il y a encore une vérité dont la connaissance me semble fort utile : qui est que, bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres, et dont par conséquence les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toutefois penser qu'on ne saurait subsister seul, et qu'on est en effet l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet État, de cette société, de cette famille, à laquelle ont est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier; toutefois avec mesure et discrétion car on aurait tort de s'exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays; et si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de sa ville, il n'aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soi-même on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes lorsqu'on croirait en retirer quelque petite commodité, et on aurait aucune vraie amitié ni aucune fidélité, ni généralement aucune vertu; au lieu qu'en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'autrui, lorsque l'occasion s'en présente; voire on voudrait perdre son âme, s'il se pouvait, pour sauver les autres. En sorte que cette considération est la source et l'origine de toutes les plus héroïques actions que fassent les hommes.

Descartes à Élisabeth, 15 septembre 1645.

 

   Sitôt que le service public cesse d'être la principale affaire des citoyens, et qu'ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l'État est déjà près de sa ruine.

Rousseau, Du contrat social, livre III, chap. XV, Garnier-Flammarion, 1992, p. 121.

 

   Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. (...) Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d'une conduite étrangère (naturaliter maiorennes), restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle; et qui font qu'il est si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. (...) Il est donc difficile à chaque homme pris individuellement de s'arracher à l'état de tutelle devenu pour ainsi dire une nature. (...) Mais qu'un public s'éclaire lui-même est plus probable; cela est même presque inévitable pourvu qu'on lui accorde la liberté.

Kant, Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784

 

   Deux hommes s'échauffaient à parler des élections. Un troisième, qui les écoutait depuis un moment, leur dit : "Vous êtes bien jeunes. Je ne vote même plus; vous en viendrez là." C'est une chose terrible de voir un homme mort. Mais un cadavre qui parle, cela glace les plus généreux. Les deux hommes s'enfuient, chacun serrant contre sa poitrine la provision de vie qui lui restait. (...) Il faut que les hommes politiques s'habituent à ce genre d'amour qui les bourre et les pique, qui les réveille, qui leur donne la grande ruse de l'esprit. Quant à présent, ils ne savent que verser des larmes, et dire que le peuple est bien ingrat et bien méchant. Le peuple est touché, et leur renouvelle, par un bail de trois, six ou neuf (ans), le droit de se croire eux-mêmes. Ainsi les voila tous les yeux bouchés. Tout à fait de la même manière que ces banquiers, qui sont des poètes, et qui obtiennent un nouveau bail de confiance; ils n'aiment pas, eux non plus, douter de leurs merveilleuses valeurs; et les actionnaires assemblés n'aiment pas douter non plus; l'expert-conseil, si bien payé, ne doute pas davantage. (...) Croyance, c'est esclavage, guerre et misère. Et, selon mon opinion, la foi est à l'opposé de la croyance. La foi en l'homme est pénible à l'homme, car c'est la foi en l'esprit vivant; c'est une foi qui fouaille l'esprit, qui le pique, qui lui fait honte; c'est une fois qui secoue le dormeur. En toutes les ligues, en toutes les associations, en tous les états, il se montre un bonheur d'acclamer, d'approuver les comptes, et de dormir, en haut, en bas, pendant un an, comme si les statuts pouvaient penser. Il y a en ces assemblées de vrais croyants, un petit nombre de ceux que j'appelle les ânes rouges, qu'on ne peut atteler, qui ne croient rien. Ceux là ont la foi (en l'homme), la foi qui sauve.

Alain, Propos sur les pouvoirs, L'Esprit radical, 16 mai 1910 et 5 mai 1931

 

   Je voudrais parler ici des associations 1901, les considérant dans ce qu'elles incarnent de la République, et donc évoquer le racisme et les associations de lutte contre le racisme. (...) La loi de 1901, quelles qu'en aient été par ailleurs les modalités, fut une émanation de ce psychodrame extraordinaire que représenta l'affaire Dreyfus. Ce n'est évidemment pas le lieu d'y insister. je retiendrai cependant, pour les besoins de mon propos, ceci : le tourbillon des émotions, l'implication de chacun dans un événement dont on discernait mal les contours et qui d'emblée prit des allures de feuilleton rocambolesque, la mobilisation de ceux qui devinrent "les Intellectuels", cet ensemble de faits inclassables marqua l'émergence d'une subjectivité irréductible à tout ordre objectif, voire à toute explication causale. La récurrence, en cette fin du XIXe siècle, de l'altérité improbable que signifiait le judaïsme à l'intérieur d'une République en recherche de son identité après sa naissance difficile, donna, aussi exotique que cela parût, à l'idée républicaine sa véritable portée (...). La loi sur les associations, après l'affaire Dreyfus, attestait ainsi du supplément d'âme républicain : l'association existe pour répondre à cette nécessité subjective qui s'ajoute à l'ordre objectif du Droit, l'hypothèse que là où chacun a pu faire entendre sa voix dans l'espace organisé de la démocratie s'est tu cependant celui qui de façon absolue n'avait pas eu la parole, n'avait pas eu la voix pour se plaindre du tort qui lui était fait, pas même la voix pour laisser soupçonner qu'un événement était venu accidenter l'ordre des choses. L'association c'est donc l'écoute, non seulement de celui qui réclame pour son droit, mais encore de celui qui réclame pour un droit encore non écrit, et même de celui qui ne réclame pas, qui ne se targue pas de ce droit qui n'existe pas. Soupçonnant partout l'injustice, elle invente l'Autre, dans le registre de son invisibilité. A cet égard, pour rester un instant encore sur le terrain de l'affaire Dreyfus, on dira que l'association est le pendant exact de l'antisémitisme, de la ligue antisémite, qui défend la société contre un danger pressenti partout, qui vient partout en investir les formes, autrement dit contre l'enjuivement généralisé. Le même soupçon joue ici et là, en sens inverse, pour se protéger de l'Impossible, ou au contraire pour trouver sur ce thème précisément la chance d'une affirmation : affirmation qui fut culturellement celle de la loi de l'Ancien Testament, et qui donne aujourd'hui matière à l'affirmation républicaine.

Alain David (Licra de Dijon), Racisme et antisémitisme, Essai de philosophie sur l'envers des concepts, avec une préface de Jacques Derrida, Ellipses éditions, collection Polis, 2001, pp. 299-300.

 

   Selon une perspective si connue qu'on se bornera à l'esquisser, les sociétés modernes apparaissent à Tocqueville comme porteuses d'un risque potentiellement mortel : les deux principes (hiérarchique, traditionnel) du lien social ancien se trouvant minés par la dynamique de l'égalité et de la liberté, l'irruption de l'individu menace en effet de se solder par l'atomisation du collectif et de conduire ainsi à une situation où les individus, séparés les uns des autres comme les mailles d'un tissu social se défaisant, seraient de plus en plus seuls face à un "État tutélaire" auquel ils ne pourraient opposer aucune résistance. Risque potentiellement mortel pour l'existence même d'une société digne de ce nom, mais aussi susceptible d'être contrôlé : comme on le sait, le système des associations, que Tocqueville admirait tant dans la démocratie américaine, lui est apparu comme le mieux à même de reconstituer des médiations entre l'individu et l'État, en fournissant ainsi une possible réponse aux dangers de l'individualisme démocratique.

Alain Renaut, L'Individu, Réflexion sur la philosophie du sujet, Hatier, 1995, p. 24.

Les célèbres pages de Tocqueville sur l'"individualisme" : De la démocratie en Amérique, Garnier-Flammarion, 1981, II, 2, pp. 125-127.

 

   (...) Il s'agit bien d'une médiation, non d'une contrainte : le droit n'offre une garantie institutionnelle d'équité des processus discursifs que parce qu'il est lui-même démocratiquement fondé sur l'auto-institution de citoyens libres en co-participants à la formation discursive de la volonté commune. L'existence d'une pluralité d'espaces publics de discussion ne vient pas seulement canaliser le flux diffus de l'activité communicationnelle, elle nous intéresse à l'émancipation des ressources rationnelles de l'entente au sein d'une réalité conflictuelle. Risquons-nous par conséquent à nous livrer un peu plus à notre analogie : comme l'institution de la situation de dialogue analytique nous intéresse à l'émancipation par rapport à la censure et à la libération de nos ressources réflexives, les discussions plus ou moins formelles que nous pouvons livrer dans le cadre d'espaces publics associatifs ou institutionnels nous intéressent à la libération des conditions équitables de l'entente, à la formation d'une conscience réflexive de l'intérêt commun. Ou dit plus concrètement : le réseau des discussions publiques qui se nouent dans cet espace hétéroclite qu'on appelle société civile permet de libérer le pouvoir communicationnel inscrit dans le monde vécu, pour autant que ce pouvoir, institutionnellement garanti par une constitution démocratique, peut pénétrer dans le pouvoir politique et agir sur un système politique central menacé de se figer en pouvoir administratif, et développer "des impulsions suffisamment vitales pour permettre de transporter les conflits, de la périphérie du système politique en son sein même". Reste que c'est bien pour appliquer à notre réalité socio-politique une éthique de la discussion que la médiation du droit est nécessaire. (...) La pratique démocratique, ou plus généralement la réflexivité des différentes sphères de l'espace public juridico-politique, doit être associée à une forme irréductiblement éthique de l'intersubjectivité, celle qui se noue dans des rapports discursifs dont le fonctionnement même est conditionné par des présuppositions de symétrie, de sincérité et de liberté.

Yves Cusset, Habermas, L'Espoir de la discussion, Michalon, Le bien commun, 2001, pp. 106-107, à propos de Droit et démocratie de Jürgen Habermas (Gallimard, 1997, pour la traduction française).

 

A lire : A but non lucratif, 1901-2001 : cent ans de liberté d'association, avec une préface d'Henri Leclerc, éditions Fischbacher (5, rue Barbette, 75003 Paris, fischbacher@noos.fr), en vente à la Ligue des droits de l'homme (LDH).