Angers, ville durable

Ayant fait la démonstration de l’efficacité économique, sociale et environnementale d’une politique structurée par un "Agenda 21" local, Angers (Maine-et-Loire) accueille, les 13 et 14 novembre, les rencontres nationales du développement durable « RIO + 10, l'après Johannesburg », en partenariat avec l'Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), le Comité 21, l'association 4D, Agora 21, et une dizaine d’autres organisations publiques et associatives. Aux côtés des élus d’Angers, ceux d’une quarantaine de collectivités (villes, départements, régions), venus de toute la France, échangeront leurs expériences de mise en œuvre d’« agendas 21 » locaux.

le parc de Balzac

Par Antoine Peillon

Photos : Jean-Philippe Rozé

Le 3 novembre 2002

   Ce n’est pas bien loin de Paris, à peine une heure et demi de TGV, mais il est étrange de constater à quel point les regards des responsables politiques nationaux n’ont pas eu la bonne idée de se tourner plus tôt vers Angers. Et pourtant, cette ville de quelque 150 000 habitants, dont le maire (PS), Jean-Claude Antonini, est aussi président de l’agglomération qui l’englobe (environ 260 000 habitants), semble avoir construit, depuis 1996, une vie urbaine particulièrement harmonieuse, aux dires de nombreux citoyennes et citoyens des bords de la Maine. Et ce, en réussissant le rare tour de force de n’avoir pas fait un seul euro de dette municipale…

   Mais quelle est donc la recette angevine ? Mis à part son climat heureux et sa très riche histoire, Angers a choisi la voie du « développement durable », telle qu’elle avait été clairement tracée au « Sommet mondial (Nations unies) de la Terre », à Rio de Janeiro (Brésil), en juin 1992. Une démarche qui revient à décréter que l’économie d’une ville, d’une région, d’un pays ou même du monde entier ne pourra connaître une croissance d’avenir que si elle se fonde sur le progrès social, le respect des ressources naturelles et la sauvegarde de l’environnement.

   Pari réussi, se félicite Jean-Claude Antonini, dont l’expérience en matière d’environnement ne date pas d’hier. Ancien président du Conseil national du bruit (1986-1992), vice-président de l’Entente nationale des élus pour l’environnement (1990-1996), c’est à ce double titre que l’actuel maire d’Angers s’était rendu au Sommet de Rio, à l’été 1992. « Cela a été pour moi comme une révélation », raconte-t-il aujourd’hui. Avant de préciser : « Il m’est apparu qu’au-delà du discours officiel, le monde que nous léguerions à nos enfants dépendait étroitement de tous nos actes  quotidiens et que si nous n’y faisions pas attention, il risquait d’être désolant. Depuis, le fondement de mon action municipale, c’est que l’économie doit servir l’homme, mais pas au prix du saccage de l’environnement ! »

   Ne s’en tenant pas à ces grands mots, la municipalité d’Angers s’est dotée d’un « Agenda 21 » (« 21 » pour XXIe siècle), c’est-à-dire d’un véritable plan de gestion coordonnée de toutes les responsabilités publiques de la ville, dès la période 2001-2002. Grâce à la création d’un poste de conseillère en « développement durable », directement attaché au cabinet du maire, quarante-six actions dûment répertoriées couvrent tout les domaines : habitat et bâtiments publics, transports, solidarité sociale, santé (y compris mentale), cadre de vie, espaces verts et protection de la nature, épuration de l’eau, traitement des déchets…

   Une tournée dans la ville et ses environs permet de vérifier combien cette politique a déjà porté ses fruits. Parmi les deux écoles d’Angers, aux bâtiments déjà anciens (XIXe siècle), qu’il a fallu restaurer ces deux dernières années, la maternelle et primaire Adrien-Tigeot a bien failli être entièrement rasée, afin de reconstruire à sa place, des locaux entièrement neufs. Cependant, la mairie a décidé de réunir, avant d’agir, les parents des jeunes élèves. La consultation réserva une surprise de taille à la municipalité : la plupart des parents d ‘élèves de l’école étaient aussi d’anciens élèves de la même école, voire des enfants d’anciens élèves… Et tous ont exprimé leur attachement aux anciens bâtiments, fort beaux par ailleurs. Aussi, la décision a été prise : restaurer plutôt que reconstruire.

   Dans les couloirs intégralement éclairés par la lumière du jour, malgré un ciel très chargé ce jour-là, dans les classes efficacement isolées du froid qui commence à givrer, le matin, les pelouses, dans le réfectoire de la cantine si bien insonorisé, les tout petits vont et viennent avec une joie turbulente que le confort de vie et de travail encourage de façon évidente. Toute l’architecture de l’école a été rénovée selon l’objectif « Haute Qualité Environnementale » (HQE), qui préconise le maximum d’économie d’énergie, d’utilisation ou de recyclage des matériaux locaux (bois et ardoises de la région), d’isolation sonore, de précaution sanitaire.

   Cette année, l’expérience de la restauration de ces deux premières écoles d’Angers ont encouragé les élus de la ville à lancer une rénovation de tout le quartier de la Roseraie (environ 15 000 habitants), construit à la va vite dans les années soixante-dix, selon les mêmes objectifs HQE. Depuis quelques mois, ses habitants sont invités à des réunions de concertation avec les élus. Ils ont ainsi dessiné eux-mêmes le cadre des travaux nécessaires.

   De même, au quartier Verneau, particulièrement déshérité, les locataires se sont regroupés en une régie de quartier (association para-municipale) qui a initié, avec succès chez les enfants, la création de jardins potagers au pied des immeubles. C’est un natif de la cité, Jean-Pierre Dulac, qui aide ceux qui se laissent séduire à faire pousser carottes, salades, poireaux, choux, etc., en observant les cycles de la lune. Le jardinier associatif note avec gentillesse : « Je vois de plus en plus les grands frères des petits maraîchers venir s’appuyer aux barrières du potager, nous observer, et se dire que ça ne leur déplairait pas de suivre l’exemple des bouts de choux… » D’autant que ceux-ci ne sont pas peu fier de rapporter chez eux de superbes légumes qui font l’honneur de la table familiale.

   Au rez-de-chaussée d’un immeuble gris du quartier Deux-Croix, le local de la laverie collective « Tambour battant » fait salle comble. Autour d’une grande table, des jeunes femmes accompagnées de leurs enfants boivent du café et se racontent leurs vies, tandis que les machines tournent dans un doux ronronnement. Beaucoup d’entre elles ne se connaissaient pas, avant qu’elles n’adhèrent à l’association. Depuis quelques mois, plus de quatre-vingt-dix familles viennent régulièrement laver leur linge et leurs tapis à « Tambour battant ». Beaucoup de gestes de solidarité ont trouvé là leur origine, beaucoup de conflits latents ont été désamorcés ici, et les nettoyages de tapis ne se font plus à la sauvette sur les trottoirs du quartier, ni dans les caniveaux où se déversaient des détergents pas vraiment biodégradables.

infos internet

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Johannesburg 2002
Angers, la «cité laboratoire»
Sous l'impulsion de son maire PS Jean-Claude Antonini, la métropole angevine veut être un modèle local de développement durable.

Par Thomas LEBEGUE
Libération, lundi 26 août 2002

Angers (Maine-et-Loire), envoyé spécial

Pour parler développement durable, les élus angevins aiment se rendre sur l'île Saint-Aubin. Cette île de 600 hectares, morceau de nature sauvage géré par la ville, a pour vocation d'absorber les crues de la Maine et de protéger la commune située en aval. C'est là, au milieu d'un champ, que Gilles Mahé, adjoint à l'environnement, détaille la politique novatrice de la seizième ville de France. A Angers, le développement durable, c'est une colonie de hérons qui prend son envol de l'île Saint-Aubin, à cinq minutes du centre-ville. Ce sont aussi des verrières pour faire des économies d'énergie, des bennes pour trier les déchets sur les chantiers et des réunions avec les habitants d'un quartier populaire qui va être entièrement réhabilité. C'est un parc de 50 hectares construit sur une ancienne décharge, une Maison de l'environnement qui réunit chasseurs et protecteurs des oiseaux, un parc de voitures municipales qui roulent au gaz et une cellule de soutien aux victimes de nuisances sonores. C'est enfin une coopération Nord-Sud avec Bamako, ville malienne en voie de développement à des milliers de kilomètres de là.

«Le développement durable, c'est un peu technique, beaucoup politique et passionnément culturel», résume Vincent Dulong, conseiller municipal vert de la ville d'Angers. C'est aussi un maire socialiste, Jean-Claude Antonini, qui a décidé de faire d'Angers une «ville durable», envers et contre tout. «J'étais au Sommet de Rio en 1992 car je m'occupais à l'époque du Conseil national du bruit, raconte-t-il. J'y ai vécu mon chemin de Damas. Dans les coulisses du Sommet, j'ai pris conscience que le développement durable serait le prochain défi des pouvoirs locaux.» Au nom d'une philosophie simple : «Si nous n'avons pas tous conscience de l'importance absolue de tous nos actes dans la vie courante, nous allons donner à nos enfants un monde désolant.» Selon le Comité 21, association qui regroupe les acteurs du développement durable en France, seules 200 à 300 collectivités locales ont pour l'instant franchi le pas. Et parmi elles, Angers fait figure de précurseur grâce à «la diversité des actions menées sur son territoire». Jean-Claude Antonini a dû cependant attendre de devenir maire en 1998 pour faire du développement durable à plein temps. Médecin de formation, il a construit en 2001 une nouvelle majorité avec les Verts, convaincu que «toute la mairie devait se mettre au développement durable». Il est parti avec la délégation française au Sommet de Johannesburg. Les 13 et 14 novembre, il organisera à Angers un colloque «Rio + 10» pour tirer un bilan du Sommet qui s'ouvre aujourd'hui.

Les mentalités changent. Mais il a d'abord fallu que le maire «fissure la carapace» des services techniques de la ville. Sans eux, le développement durable était condamné à rester un vague concept environnemental. Daniel Descamps, directeur de l'environnement et de la santé à la mairie, n'a pas mis longtemps à s'en emparer. «Moi, je viens du BTP pur et dur. Quand on me disait de construire une route et qu'il y avait un arbre sur le tracé, je faisais passer la route dessus, explique-t-il. Et, petit à petit, j'ai compris que le développement durable, c'est l'avenir. De toute façon, on a intérêt à l'intégrer de nous-mêmes, car les lois européennes nous y poussent», témoigne ce fonctionnaire municipal. Avant d'ajouter : «Si l'on prend en compte l'environnement, l'économique et le social, que demander de plus ?» Aujourd'hui, il donne des directives pour que les 800 tonnes de feuilles d'arbres ramassées chaque année ne soient plus envoyées directement à la décharge, mais transformées en compost destiné aux rosiers de la ville.

«Il s'agit d'une démarche globale qui relève du bon sens», poursuit le vert Vincent Dulong. Dernier exemple en date : la réhabilitation d'une école primaire aux normes HQE (haute qualité environnementale). «Avant le début des travaux, la première étape a été d'organiser une concertation avec les parents d'élèves et les instituteurs, se rappelle Jean-Claude Antonini. ça tombe sous le sens : seuls les usagers pouvaient nous dire ce dont ils avaient besoin.» Car la démocratie de proximité est indispensable au développement durable. Résultat : les architectes ont privilégié le confort visuel et acoustique des élèves. Les fenêtres ont été descendues à hauteur des enfants. Des verrières et des puits de lumière naturelle installés dans les plafonds. Et les murs ont été construits avec des bacs perforés, capables d'absorber le bruit que peuvent produire vingt gamins dans une classe. Les chasses d'eau ont une contenance plus réduite. Bref, tout a été fait pour mettre les enfants au centre du projet, avec un souci constant d'économies d'énergie. «Le surcoût HQE est estimé à environ 5 %, dit le maire. Mais on va récupérer ça sur les économies d'énergie, eau et électricité.» Ce n'est pas pour rien qu'Angers s'apprête à accueillir le siège de l'Ademe, l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie.

Dans le même esprit, les habitants du quartier de la Roseraie, qui regroupe 10 % des 156 000 Angevins, sont conviés depuis quelques mois à des réunions de concertation pour envisager l'avenir de leur cité. «C'est une révolution culturelle qui est en cours», estime Gilles Mahé, adjoint vert à l'environnement. «On va tenter de relire et de revisiter ce quartier qui a été construit très, très vite dans les années 1970, précise Gilles Dasles, en charge du renouvellement urbain à la mairie. Les habitants ont tendance à partir et la délinquance à augmenter. Il faut tout repenser.» C'est-à-dire ouvrir le quartier en «cassant» les larges avenues qui ont tendance à le déshumaniser, créer des îlots résidentiels, développer un pôle commercial visible et accessible, favoriser les «déplacements doux» (vélos, rollers)... Trois cabinets d'études ont été sollicités. Leurs projets concurrents seront présentés aux habitants de la Roseraie à la rentrée.

Le politique à sa place. A la fois «maître d'œuvre, facilitateur et formateur», le pouvoir municipal tente de passer l'ensemble de ses décisions au crible du développement durable. «Une manière de relégitimer le rôle du politique», dit Jean-Claude Antonini, qui n'oublie pas de rappeler le jumelage Angers-Bamako, qui dure depuis trente ans. La ville française consacre 0,5 % de son budget pour créer au Mali des centres sanitaires, des terrains de sport et des équipements urbains, tout «en sensibilisant les Angevins à la solidarité planétaire». Car à quoi servirait la sauvegarde d'un mètre carré de nature angevine si, à l'autre bout du monde, un autre mètre carré était détruit dans le même temps ?