Bien droite à la table d'un hôtel de Tignes, elle sirote son
litre et demi d'eau minérale. Après l'entraînement sur le glacier,
Carole Montillet se réhydrate consciencieusement en vue de la séance
de l'après-midi. Ses goulées sont appliquées, mesurées, comme tout
ce que fait la skieuse française. Un jour, un entraîneur ne l'a-t-il
pas qualifiée d'"athlète laborieuse" ? "Il avait raison,
et je prends ça pour un compliment, sourit-elle. J'ai mis
longtemps à assimiler la technique et l'ambiance de la Coupe du
monde, mais aujourd'hui tout est installé."
Son emploi du temps de championne olympique de descente 2002 et
tenante du Globe de cristal (le trophée du titre mondial) du super-G
2002-2003 est juste un peu plus minuté, et il faut parfois faire
l'impasse sur une sieste réparatrice afin d'honorer quelques
interviews. Mais la bouille épanouie et généreuse de Carole
Montillet en témoigne : pareil exercice ne lui déplaît pas.
D'ailleurs, elle l'avoue, ses visites à ses parents sont l'occasion
de plongées dans les coupures de journaux conservées par sa mère.
"Je suis sensible à ce qu'on dit de moi, mais généralement ce que
je lis correspond assez bien à ce que je suis."
Carole Montillet, née à Grenoble voilà trente ans, est une femme
de caractère dont le franc-parler bouscule les mœurs feutrées et
taiseuses du ski national. Une fille "nature", qui confesse sans
façon un penchant pour la bonne chère et la bière de qualité, et
mérite bien son surnom sans chichis de "Montiti". En mai 1999, elle
a rencontré Olivier Carles, son compagnon et futur mari, lors
d'entraînements pour l'émission de télévision "Jeux sans
frontières". "Il était en costume d'otarie", dit-elle. Ils en
rient encore et convoleront le 12 juin. "A l'apéro, il y aura
plus de 300 personnes, se réjouit Carole. Depuis le temps que
je bassine tout le monde avec mon Vercors natal, c'est l'occasion de
le faire connaître."
Qu'elle gagne ou qu'elle perde, "Montiti" est ainsi constituée
qu'elle ne se fait jamais prier pour se pencher du haut de ses
montagnes et en conter la vie à ceux d'en bas : les cuisses
tétanisées, les poumons brûlés par le froid, la peur au ventre...
"Je veux sortir du discours axé sur les résultats commun à trop
d'athlètes, insiste-t-elle. Il faut aussi expliquer aux gens
les détails de notre quotidien, qu'ils n'imaginent pas
forcément."
C'est vrai. Les skieurs ne sont trop souvent, aux yeux du public,
que des silhouettes émergeant du brouillard, le visage dissimulé
sous casque et masque, marmonnant une phrase dans l'aire d'arrivée
quand tous les regards sont déjà rivés sur le parcours du concurrent
suivant.
Carole Montillet a trop longtemps rêvé d'avoir la parole pour
lâcher aujourd'hui le porte-voix, privilège des vainqueurs. En ski
alpin plus encore qu'ailleurs, l'apprentissage du haut niveau est
une école d'infinie patience, régie par des codes parfois
infantilisants au nom de l'harmonie du groupe. L'un d'eux veut par
exemple que l'encadrement se charge, d'office et pour tout
déplacement, de la répartition en chambres doubles d'athlètes
largement majeures ; tout cela afin d'"éviter les clans".
Autre tradition dans le groupe Coupe du monde : le respect dû aux
meilleures implique que celles-ci ont la priorité pour s'élancer aux
entraînements. Une pratique qui ancre insidieusement la notion de
hiérarchie dans les esprits. Quitte à freiner les ardeurs des
nouvelles recrues. "Ce n'est pas une hiérarchie, objecte
Carole Montillet, mais un ordre des choses, l'idée que tout ne
peut pas arriver tout de suite. Ça se fait spontanément. Je ne l'ai
pas mal vécu. J'ai simplement été un peu spectatrice pendant mes
premières années. Je regardais et j'apprenais, j'attendais mon
tour."
Son heure est venue, mais elle peine toujours à parler
d'elle-même autrement qu'en disant "on". Comme si la modestie
imposée par des années passées dans l'ombre des plus grandes lui
interdisait toujours, malgré douze années de circuit et un palmarès
bien fourni, de se distinguer du collectif.
Carole Montillet attribue cette pudeur à la spécificité de son
sport. Très exigeantes sur le plan nerveux, les disciplines de
vitesse - pour lesquelles elle a opté dés l'âge de 15 ans - lui ont
inculqué un sens du par-tage et de la solidarité. "C'est un
milieu dur, dans lequel il faut constamment refaire ses
preuves, témoigne la Chamoniarde Fujiko Sekino, récemment
"retraitée" de l'équipe de France. Carole m'a défendue quand,
après ma dernière blessure, je n'avais plus la confiance des
entraîneurs. Cela n'a pas changé grand-chose au bout du compte, mais
elle l'a fait." "C'est une grande dame qui communique volontiers son
expérience, et je n'en perds pas une miette", lâchait Anne-Laure
Givelet, la benjamine du groupe vitesse, juste après avoir marqué
ses premiers points en Coupe du monde dans le super-G de
Val-d'Isère, en décembre 2002.
"Les descendeuses sont plus proches entre elles que les
slalomeuses, résume Carole Montillet. On passe davantage de
temps ensemble et on échange des informations sur le tracé, la façon
d'aborder les portes. On ne triche pas et on se respecte sans jamais
se juger, car il nous est arrivé à toutes d'avoir peur jusqu'à
pleurer au départ d'une course. Ces jours d'idées noires et de
pressentiments de blessure, il faudrait ne pas y aller...
D'ailleurs, parfois, on n'y va pas, on dit qu'on est
malade."
Mais le dosage entre complicité et riva-lité est d'autant plus
subtil que le parcours des aspirantes stars prend souvent l'allure
d'un chemin de croix. Si elle estime avoir été "relativement
épargnée physiquement", Carole Montillet n'a tout de même pas
échappé, en mars 1994, à une rupture des ligaments croisés d'un
genou. "C'est notre hantise, indique-t-elle. Cela signifie
six mois d'arrêt minimum, réapprendre à marcher, et puis l'angoisse
d'appuyer sur les skis pendant un bon moment."
Initiée très tôt par son père, Carole n'a pourtant jamais vécu ce
sport comme un sacrifice. Ses parents, "discrets et aimants",
y sont pour beaucoup. "Du moment que je ne tombais pas et que je
ne me faisais pas mal, tout allait toujours bien,
dit-elle, et c'est resté ainsi. Ils sont attentifs, mais
n'ont jamais fait de fixation sur mes résultats, du coup je n'ai
jamais eu que des déceptions très relatives. Petite, ce que
j'aimais, c'était défier les garçons, car on avait les mêmes tracés,
mais la compétition me passait au-dessus des spatules, et puis tu te
prends au jeu et, à 18 ans, tu te retrouves en équipe de
France."
Finalement, c'est de bleus à l'âme qu'elle a sans doute le plus
souffert en sélection. La route a été longue, malgré un potentiel
indéniable que Lionel Finance, responsable de l'équipe nationale
féminine, se souvient d'avoir capté dès novembre 1996, lors d'un
stage aux Etats-Unis : "C'était sur une partie très raide. Carole
produisait déjà un ski très sûr, même s'il était moins évolué
qu'aujourd'hui. Elle n'allait pas très vite, car il lui manquait du
relâchement. Cette fluidité va de pair avec la maturité physique et
technique."
De l'avis des experts, Montillet skie désormais "comme un
mec". Un compliment, à ses yeux. "Les courses masculines,
c'est ce qui se fait de mieux", insiste-t-elle. Nutritionniste
près de Grenoble, son compagnon, Olivier Carles, l'a sensibilisée
aux avantages de ses rondeurs de descendeuse (1,63 m pour 70 kg).
"On skie toujours comme assise sur une chaise, et ça n'affine
pas", remarque celle qui a su prendre pour alliées des cuisses
puissantes, piliers de sa réussite, qu'elle détestait
auparavant.
L'apparition des skis courts, en 2000, a aussi favorisé son style
engagé et ses trajectoires directes. Sa première victoire en Coupe
du monde date de février 2001, mais elle n'a vraiment lâché ses skis
qu'à l'automne 2001, un jour de mauvais temps, lors d'un stage.
"Pendant des années, on t'explique comment te placer,
raconte-t-elle, mais, malgré ton application, tu n'as pas la
puissance nécessaire, et puis, un jour, d'un coup, ton ski se pose.
Tu te retrouves toujours à l'heure, jamais piégée par le tracé,
c'est magique."
La magie sera brutalement dissipée le 29 octobre 2001, avec
l'accident mortel de son amie et rivale Régine Cavagnoud, au cours
d'une séance d'entraînement en Autriche. Cavagnoud, de trois ans son
aînée, est alors la star de l'équipe de France. Le cirque blanc est
déjà en branle pour la saison. Carole et ses coéquipières doivent
suivre le mouvement, même si elles prennent soudain conscience de
leur propre vulnérabilité, de leur état de fétu de chair et d'os
lancé à toute allure sur les pentes. Oui, elles doivent continuer,
même avec la culpabilité, insensée mais inévitable, d'être toujours
en vie.
L'inconscient collectif cherche alors un successeur à Régine
Cavagnoud. Montillet semble tout indiquée. Le souvenir de leurs
chicaneries de compétitrices la hante comme autant de douloureuses
futilités. "Régine, Carole ou Mélanie -Mélanie Suchet, 27
ans-, c'était le même combat... Des filles qui vont à fond pour
gagner, explique Fujiko Sekino. L'amitié résiste
difficilement à ça, même s'il existe en équipe de France une
certaine solidarité."
"Montiti" se fissure jusqu'à en perdre le sommeil. La blessure
est si profonde que son équipementier la met en relation avec une
psychologue. "J'avais besoin d'autres explications par rapport à
la mort, dit Carole Montillet. Elle me l'a présentée d'une
jolie façon." Lentement, la jeune femme fait son deuil. Mais,
dans l'esprit du public et de la presse, elle reste la doublure de
Régine Cavagnoud. Comme lorsqu'elle est bombardée porte-drapeau pour
la cérémonie d'ouverture olympique de 2002 en remplacement de la
défunte. "On savait ce que ça impliquait, affirme Lionel
Finance, et on a bien réfléchi, mais, dans une vie d'athlète, la
symbolique est parfois très forte. Or, Carole, c'était l'image du
fer de lance d'une cellule qui s'ouvre à nouveau et qui retourne
faire face à la réalité. C'était reprendre un fonctionnement
normal."
A la veille de la descente olympique de Salt Lake City, Carole
est pourtant, de son propre aveu, "au fond du trou". Son
futur mari, Olivier Carles, resté en France, la sent cependant
capable de se relever seule. "Elle était surtout blessée dans son
orgueil de compétitrice, se souvient-il, parce qu'elle avait
pris des taules aux entraînements."
L'épreuve est reportée de vingt-quatre heures. Montillet montre
alors l'étoffe d'une championne : elle joue son va-tout en optant
pour une paire de skis qu'elle n'a jamais essayée. "J'en ai
toujours une dizaine à ma disposition, raconte-t-elle, mais
un testeur de Rossignol avait remarqué qu'une de leurs paires,
testée en ligne sur une piste parallèle disposant de neige identique
à celle de la descente, était plus rapide. Je l'ai prise, car le ski
est aussi un sport mécanique."
Montillet gagne, mais Cavagnoud est présente dans l'aire
d'arrivée sous la forme d'une question de journaliste, à la fois
convenue et épouvantable d'indécence : "Cette victoire, vous la
dédiez à Régine Cavagnoud ?" La réponse de Montillet est douce,
sobre, mais définitive : "Régine est partie."
Ce succès ne l'a pas rassasiée. "Je ne voulais pas rester la
femme d'un jour, j'avais envie d'être une vraie championne qui
marque les esprits", avoue-t-elle. Elle l'est devenue. Vainqueur
de la Coupe du monde de super-G la saison dernière, elle est
actuellement leader de la Coupe du monde de descente après deux
succès d'affilée, les 5 et 6 décembre 2003, dans les Rocheuses
canadiennes. Dimanche 4 janvier, elle sera au départ du super-G de
Megève (Haute-Savoie), unique étape française de la saison féminine.
"J'y ai souvent couru quand j'étais petite, et c'est un endroit
plein de bons souvenirs", dit-elle. Un endroit qui la rapproche
un peu du Vercors, cette terre d'altitude dont elle est devenue la
Dame blanche.
Patricia Jolly