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PORTRAIT
La dame blanche du Vercors
LE MONDE | 02.01.04
A 30  ans, l'Iséroise Carole Montillet, championne olympique de descente en 2002, fait plus que jamais figure de leader du ski féminin français.

Bien droite à la table d'un hôtel de Tignes, elle sirote son litre et demi d'eau minérale. Après l'entraînement sur le glacier, Carole Montillet se réhydrate consciencieusement en vue de la séance de l'après-midi. Ses goulées sont appliquées, mesurées, comme tout ce que fait la skieuse française. Un jour, un entraîneur ne l'a-t-il pas qualifiée d'"athlète laborieuse" ? "Il avait raison, et je prends ça pour un compliment, sourit-elle. J'ai mis longtemps à assimiler la technique et l'ambiance de la Coupe du monde, mais aujourd'hui tout est installé."

Son emploi du temps de championne olympique de descente 2002 et tenante du Globe de cristal (le trophée du titre mondial) du super-G 2002-2003 est juste un peu plus minuté, et il faut parfois faire l'impasse sur une sieste réparatrice afin d'honorer quelques interviews. Mais la bouille épanouie et généreuse de Carole Montillet en témoigne : pareil exercice ne lui déplaît pas. D'ailleurs, elle l'avoue, ses visites à ses parents sont l'occasion de plongées dans les coupures de journaux conservées par sa mère. "Je suis sensible à ce qu'on dit de moi, mais généralement ce que je lis correspond assez bien à ce que je suis."

Carole Montillet, née à Grenoble voilà trente ans, est une femme de caractère dont le franc-parler bouscule les mœurs feutrées et taiseuses du ski national. Une fille "nature", qui confesse sans façon un penchant pour la bonne chère et la bière de qualité, et mérite bien son surnom sans chichis de "Montiti". En mai 1999, elle a rencontré Olivier Carles, son compagnon et futur mari, lors d'entraînements pour l'émission de télévision "Jeux sans frontières". "Il était en costume d'otarie", dit-elle. Ils en rient encore et convoleront le 12 juin. "A l'apéro, il y aura plus de 300 personnes, se réjouit Carole. Depuis le temps que je bassine tout le monde avec mon Vercors natal, c'est l'occasion de le faire connaître."

Qu'elle gagne ou qu'elle perde, "Montiti" est ainsi constituée qu'elle ne se fait jamais prier pour se pencher du haut de ses montagnes et en conter la vie à ceux d'en bas : les cuisses tétanisées, les poumons brûlés par le froid, la peur au ventre... "Je veux sortir du discours axé sur les résultats commun à trop d'athlètes, insiste-t-elle. Il faut aussi expliquer aux gens les détails de notre quotidien, qu'ils n'imaginent pas forcément."

C'est vrai. Les skieurs ne sont trop souvent, aux yeux du public, que des silhouettes émergeant du brouillard, le visage dissimulé sous casque et masque, marmonnant une phrase dans l'aire d'arrivée quand tous les regards sont déjà rivés sur le parcours du concurrent suivant.

Carole Montillet a trop longtemps rêvé d'avoir la parole pour lâcher aujourd'hui le porte-voix, privilège des vainqueurs. En ski alpin plus encore qu'ailleurs, l'apprentissage du haut niveau est une école d'infinie patience, régie par des codes parfois infantilisants au nom de l'harmonie du groupe. L'un d'eux veut par exemple que l'encadrement se charge, d'office et pour tout déplacement, de la répartition en chambres doubles d'athlètes largement majeures ; tout cela afin d'"éviter les clans".

Autre tradition dans le groupe Coupe du monde : le respect dû aux meilleures implique que celles-ci ont la priorité pour s'élancer aux entraînements. Une pratique qui ancre insidieusement la notion de hiérarchie dans les esprits. Quitte à freiner les ardeurs des nouvelles recrues. "Ce n'est pas une hiérarchie, objecte Carole Montillet, mais un ordre des choses, l'idée que tout ne peut pas arriver tout de suite. Ça se fait spontanément. Je ne l'ai pas mal vécu. J'ai simplement été un peu spectatrice pendant mes premières années. Je regardais et j'apprenais, j'attendais mon tour."

Son heure est venue, mais elle peine toujours à parler d'elle-même autrement qu'en disant "on". Comme si la modestie imposée par des années passées dans l'ombre des plus grandes lui interdisait toujours, malgré douze années de circuit et un palmarès bien fourni, de se distinguer du collectif.

Carole Montillet attribue cette pudeur à la spécificité de son sport. Très exigeantes sur le plan nerveux, les disciplines de vitesse - pour lesquelles elle a opté dés l'âge de 15 ans - lui ont inculqué un sens du par-tage et de la solidarité. "C'est un milieu dur, dans lequel il faut constamment refaire ses preuves, témoigne la Chamoniarde Fujiko Sekino, récemment "retraitée" de l'équipe de France. Carole m'a défendue quand, après ma dernière blessure, je n'avais plus la confiance des entraîneurs. Cela n'a pas changé grand-chose au bout du compte, mais elle l'a fait." "C'est une grande dame qui communique volontiers son expérience, et je n'en perds pas une miette", lâchait Anne-Laure Givelet, la benjamine du groupe vitesse, juste après avoir marqué ses premiers points en Coupe du monde dans le super-G de Val-d'Isère, en décembre 2002.

"Les descendeuses sont plus proches entre elles que les slalomeuses, résume Carole Montillet. On passe davantage de temps ensemble et on échange des informations sur le tracé, la façon d'aborder les portes. On ne triche pas et on se respecte sans jamais se juger, car il nous est arrivé à toutes d'avoir peur jusqu'à pleurer au départ d'une course. Ces jours d'idées noires et de pressentiments de blessure, il faudrait ne pas y aller... D'ailleurs, parfois, on n'y va pas, on dit qu'on est malade."

Mais le dosage entre complicité et riva-lité est d'autant plus subtil que le parcours des aspirantes stars prend souvent l'allure d'un chemin de croix. Si elle estime avoir été "relativement épargnée physiquement", Carole Montillet n'a tout de même pas échappé, en mars 1994, à une rupture des ligaments croisés d'un genou. "C'est notre hantise, indique-t-elle. Cela signifie six mois d'arrêt minimum, réapprendre à marcher, et puis l'angoisse d'appuyer sur les skis pendant un bon moment."

Initiée très tôt par son père, Carole n'a pourtant jamais vécu ce sport comme un sacrifice. Ses parents, "discrets et aimants", y sont pour beaucoup. "Du moment que je ne tombais pas et que je ne me faisais pas mal, tout allait toujours bien, dit-elle, et c'est resté ainsi. Ils sont attentifs, mais n'ont jamais fait de fixation sur mes résultats, du coup je n'ai jamais eu que des déceptions très relatives. Petite, ce que j'aimais, c'était défier les garçons, car on avait les mêmes tracés, mais la compétition me passait au-dessus des spatules, et puis tu te prends au jeu et, à 18 ans, tu te retrouves en équipe de France."

Finalement, c'est de bleus à l'âme qu'elle a sans doute le plus souffert en sélection. La route a été longue, malgré un potentiel indéniable que Lionel Finance, responsable de l'équipe nationale féminine, se souvient d'avoir capté dès novembre 1996, lors d'un stage aux Etats-Unis : "C'était sur une partie très raide. Carole produisait déjà un ski très sûr, même s'il était moins évolué qu'aujourd'hui. Elle n'allait pas très vite, car il lui manquait du relâchement. Cette fluidité va de pair avec la maturité physique et technique."

De l'avis des experts, Montillet skie désormais "comme un mec". Un compliment, à ses yeux. "Les courses masculines, c'est ce qui se fait de mieux", insiste-t-elle. Nutritionniste près de Grenoble, son compagnon, Olivier Carles, l'a sensibilisée aux avantages de ses rondeurs de descendeuse (1,63 m pour 70 kg). "On skie toujours comme assise sur une chaise, et ça n'affine pas", remarque celle qui a su prendre pour alliées des cuisses puissantes, piliers de sa réussite, qu'elle détestait auparavant.

L'apparition des skis courts, en 2000, a aussi favorisé son style engagé et ses trajectoires directes. Sa première victoire en Coupe du monde date de février 2001, mais elle n'a vraiment lâché ses skis qu'à l'automne 2001, un jour de mauvais temps, lors d'un stage. "Pendant des années, on t'explique comment te placer, raconte-t-elle, mais, malgré ton application, tu n'as pas la puissance nécessaire, et puis, un jour, d'un coup, ton ski se pose. Tu te retrouves toujours à l'heure, jamais piégée par le tracé, c'est magique."

La magie sera brutalement dissipée le 29 octobre 2001, avec l'accident mortel de son amie et rivale Régine Cavagnoud, au cours d'une séance d'entraînement en Autriche. Cavagnoud, de trois ans son aînée, est alors la star de l'équipe de France. Le cirque blanc est déjà en branle pour la saison. Carole et ses coéquipières doivent suivre le mouvement, même si elles prennent soudain conscience de leur propre vulnérabilité, de leur état de fétu de chair et d'os lancé à toute allure sur les pentes. Oui, elles doivent continuer, même avec la culpabilité, insensée mais inévitable, d'être toujours en vie.

L'inconscient collectif cherche alors un successeur à Régine Cavagnoud. Montillet semble tout indiquée. Le souvenir de leurs chicaneries de compétitrices la hante comme autant de douloureuses futilités. "Régine, Carole ou Mélanie -Mélanie Suchet, 27 ans-, c'était le même combat... Des filles qui vont à fond pour gagner, explique Fujiko Sekino. L'amitié résiste difficilement à ça, même s'il existe en équipe de France une certaine solidarité."

"Montiti" se fissure jusqu'à en perdre le sommeil. La blessure est si profonde que son équipementier la met en relation avec une psychologue. "J'avais besoin d'autres explications par rapport à la mort, dit Carole Montillet. Elle me l'a présentée d'une jolie façon." Lentement, la jeune femme fait son deuil. Mais, dans l'esprit du public et de la presse, elle reste la doublure de Régine Cavagnoud. Comme lorsqu'elle est bombardée porte-drapeau pour la cérémonie d'ouverture olympique de 2002 en remplacement de la défunte. "On savait ce que ça impliquait, affirme Lionel Finance, et on a bien réfléchi, mais, dans une vie d'athlète, la symbolique est parfois très forte. Or, Carole, c'était l'image du fer de lance d'une cellule qui s'ouvre à nouveau et qui retourne faire face à la réalité. C'était reprendre un fonctionnement normal."

A la veille de la descente olympique de Salt Lake City, Carole est pourtant, de son propre aveu, "au fond du trou". Son futur mari, Olivier Carles, resté en France, la sent cependant capable de se relever seule. "Elle était surtout blessée dans son orgueil de compétitrice, se souvient-il, parce qu'elle avait pris des taules aux entraînements."

L'épreuve est reportée de vingt-quatre heures. Montillet montre alors l'étoffe d'une championne : elle joue son va-tout en optant pour une paire de skis qu'elle n'a jamais essayée. "J'en ai toujours une dizaine à ma disposition, raconte-t-elle, mais un testeur de Rossignol avait remarqué qu'une de leurs paires, testée en ligne sur une piste parallèle disposant de neige identique à celle de la descente, était plus rapide. Je l'ai prise, car le ski est aussi un sport mécanique."

Montillet gagne, mais Cavagnoud est présente dans l'aire d'arrivée sous la forme d'une question de journaliste, à la fois convenue et épouvantable d'indécence : "Cette victoire, vous la dédiez à Régine Cavagnoud ?" La réponse de Montillet est douce, sobre, mais définitive : "Régine est partie."

Ce succès ne l'a pas rassasiée. "Je ne voulais pas rester la femme d'un jour, j'avais envie d'être une vraie championne qui marque les esprits", avoue-t-elle. Elle l'est devenue. Vainqueur de la Coupe du monde de super-G la saison dernière, elle est actuellement leader de la Coupe du monde de descente après deux succès d'affilée, les 5 et 6 décembre 2003, dans les Rocheuses canadiennes. Dimanche 4 janvier, elle sera au départ du super-G de Megève (Haute-Savoie), unique étape française de la saison féminine. "J'y ai souvent couru quand j'étais petite, et c'est un endroit plein de bons souvenirs", dit-elle. Un endroit qui la rapproche un peu du Vercors, cette terre d'altitude dont elle est devenue la Dame blanche.

Patricia Jolly