Caricatures de Mahomet: la crise prend une dimension euro-arabe
PARIS (Reuters) - La querelle internationale née de la parution dans la presse de caricatures du prophète Mahomet a pris de l'ampleur, de nouveaux quotidiens européens reproduisant ces dessins et les musulmans laissant éclater leur colère.
L'affaire est partie du Danemark, où le quotidien Jyllands-Posten a publié pour la première fois ces caricatures en septembre. Le Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, estime que l'on est déjà bien au-delà d'une crise entre Copenhague et le monde musulman et que les enjeux sont désormais la liberté d'expression en Occident et les tabous de l'islam, la deuxième religion dans de nombreux pays européens.
Rasmussen et son ministre des Affaires étrangères Per Stig Moeller ont convoqué les ambassadeurs en poste à Copenhague à une réunion, vendredi, pour discuter de la crise.
"Lors de la réunion, le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères feront le point de l'état des réactions internationales aux publications des dessins (...), y compris des positions et les mesures du gouvernement dans cette affaire", a fait savoir le cabinet du Premier ministre danois.
"Il s'agit d'une affaire d'une importance fondamentale concernant la façon dont fonctionnent les démocraties", a déclaré Rasmussen au quotidien danois Politiken.
Dans une autre interview, accordée à la chaîne Al Arabia, il s'est voulu conciliant: "Nous ne pouvons pas contrôler ce qui est publié dans les médias. Le gouvernement et la population du Danemark ne peuvent être tenus responsables de ce qui est publié dans la presse".
"Bien sûr, nous avons tous la responsabilité de ne pas laisser cette affaire connaître une escalade. Nous avons aussi des responsabilités envers les sentiments religieux. Nous avons une importante communauté musulmane au Danemark", a-t-il expliqué.
En France, où le quotidien France Soir est au nombre des journaux européens qui ont reproduit des caricatures du Jyllands-Posten, l'ambassadeur du Danemark a rencontré des musulmans français, a remis une lettre de regrets de Rasmussen, écrite en arabe, et les excuses du directeur du Jyllands-Posten.
Le grand rabbin de France, Joseph Sitruk, a déclaré partager l'émotion des musulmans. "La liberté d'expression connaît des limites qui sont très souvent dépassées", a-t-il dit. Du côté catholique, l'archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, a approuvé la réaction des musulmans qui dénoncent de telles caricatures.
LOCAUX DE L'UE BRIEVEMENT ENCERCLES A GAZA
En visite en Turquie, le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a défendu la liberté de la presse: "Nous pensons que le principe de la liberté de la presse, que les autorités françaises défendent partout dans le monde, ne peut pas être mis en cause".
"Cependant, il faut que ce principe de liberté s'exerce dans un esprit de tolérance, de respect des croyances, de respect des religions qui est à la base même du principe de laïcité en vigueur dans notre pays", a-t-il nuancé.
Au plan européen, la commissaire aux Relations extérieures, Benita Ferrero-Waldener, a lancé un appel à la retenue après avoir eu un entretien jeudi à Bruxelles avec le secrétaire général du CCG (Conseil de coopération du Golfe), Abdoul-Rahman al Attiyah.
La Commission européenne et des députés de l'UE ont défendu la liberté de la presse et se sont élevés contre les appels au boycott de produits européens dans des pays musulmans. Le vice-président de l'exécutif européen, Franco Frattini, a toutefois jugé "peu opportune" la publication des dessins à l'origine de la crise.
Celle-ci a gagné en intensité avec la publication des caricatures danoises par d'autres journaux. De même que France Soir, dont le directeur Jacques Lefranc a été limogé par le propriétaire du titre, des journaux d'Allemagne (Die Welt), de Suisse (Le Temps) et de Hongrie (Magyar Hirlap) ont publié certaines des caricatures.
La fureur des musulmans, dont la religion juge blasphématoire toute représentation du prophète, n'a fait que croître. La Tunisie et le Maroc ont interdit l'édition du 1er février de France Soir. Des entreprises danoises ont signalé une chute de leurs ventes au Proche-Orient. Dans l'émirat du Qatar, un supermarché Carrefour a arrêté de vendre des produits danois.
Le président égyptien, Hosni Moubarak, et son homologue iranien, Mahmoud Ahmadinejad, ont joint leurs voix au choeur d'indignation. Le ministre saoudien de l'Intérieur, le prince Naïef, a fait savoir que Ryad voyait dans les caricatures une insulte au prophète et à l'ensemble des musulmans. Le Premier ministre turc, l'"islamiste modéré" Recep Tayyip Erdogan, a estimé que l'affaire des caricatures montrait la nécessité d'imposer des limites à la liberté de la presse.
Dans la bande de Gaza, une douzaine d'hommes armés ont pris position pendant un moment autour de locaux de l'Union européenne, pour exiger des excuses. Un autre groupe armé, les Brigades Abou al Rich, a indiqué que les ressortissants norvégiens, danois, français et allemands ne seraient plus en sécurité dans la bande de Gaza si leurs gouvernements ne présentaient pas leurs excuses dans les dix heures. La Norvège, dont un journal a reproduit des caricatures du Jyllands-Posten il y a un mois, a fermé sa représentation en Cisjordanie à la suite de menaces.