le
11 novembre 1940
naissance
de la Résistance

Comment ne
pourrais-je pas appeler du nom de bonheur - et je n’en trouve pas d’autre
qui soit aussi prestigieux et sacré - un temps où, en quelque lieu que ce fût,
en prison ou dans la clandestinité, il était possible à l’homme d’estimer
l’homme ?
Jean Cassou, La Mémoire courte, éditions de Minuit, 1953
Pétain ne suscitait pas seulement en moi une réaction à ce qu'il y a de plus noir et de plus haïssable, mais symbolisait le crétinisme, la bêtise grotesque. (...) J'étais là, et il y avait contre lui toute ma jeunesse, mes copains, les filles que j'ai connues, les chansons, le Front populaire, les vacances, les auberges de la jeunesse, toute cette joie de vivre dans l'amitié, dans un monde de liberté, d'espoir, de joies, de jeux.
Jean-Pierre Vernant, propos recueillis par Antoine Spire, pour Le Monde de l'éducation n° 303, mai 2002
A
l'automne 1940, l'occupant allemand interdit toute manifestation patriotique et,
en premier lieu, la commémoration de l'Armistice de 1918. En réaction, la Résistance
exprime la révolte de quelques uns en organisant des commémorations qui furent
autant de manifestations de désobéissance. Le
lundi 11 novembre 1940, Paris est occupé depuis près de cinq mois.
Les jours précédents, des tracts ont circulé
dans les lycées parisiens, notamment à Janson de Sailly, Carnot, Condorcet,
Buffon, Chaptal et Henri IV, ainsi qu’à la Corpo de Droit, dans le Quartier latin, appelant à manifester le jour de l'Armistice, à 17 h 30. Peu avant 17 h
00, deux élèves de Janson de Sailly, Igor de Shotten et Dubost, déposent une
grande gerbe en forme de croix de Lorraine sur la tombe du Soldat inconnu.
Rassemblés progressivement sur les Champs-Élysées, des groupes de jeunes de
plus en plus nombreux convergent vers l'Arc de Triomphe aux alentours de 17 h
15. Les policiers français n'interviennent pas. D'abord silencieuse, la
manifestation laisse bientôt échapper des acclamations faisant référence au
général de Gaulle, et quelques drapeaux tricolores font aussi leur apparition.
La répression par la Wehrmacht commence à 18 h 00. Il y eut une centaine
d'arrestations, dont 90 lycéens et quelques blessés. Au total, environ 2500
jeunes gens ont participé à ce qui fut l'une des premières manifestations
collectives de résistance à l’Occupation.
Octobre
1940. L’appareil nazi d'oppression et de pillage se met en place en zone occupée,
avec la complicité de Vichy : censure, interdiction, saisies, installation de
l’« Institut allemand », épuration raciale et politique à
l'initiative de l'État français, attaques de la République, mise en cause de
ses valeurs par les idéologues du nazisme et de la Révolution nationale...
C'est dans ce contexte que se situe la première grande action de Résistance.
Dès
septembre 1940, des gestes individuels et quelques regroupements spontanés
manifestent une grande variété de réactions : certaines sont nationalistes ou
simplement patriotiques ; d'autres expriment la révolte républicaine et
antifasciste.
Un
vent de fronde souffle au quartier Latin et dans les lycées. Depuis la réouverture
de la Sorbonne, de nombreux incidents volontaires, plus ou moins organisés, dénoncent
la présence allemande dans l'université et la propagande de Vichy contre
l'esprit critique et scientifique, l'humanisme et la laïcité : lancers d'œufs
pourris, inscriptions, papillons et tracts laissés dans les livres ou les
fichiers des bibliothèques, manifestations de petits groupes exhibant fièrement
deux cannes à pêche (de Gaulle), bagarres dans les cafés, lancer de tracts
par des jeunes communistes le 31 juillet dans le grand amphithéâtre...
L'enseignement de professeurs à l'encontre des nouveaux dogmes, continue de
transmettre ces valeurs (Gadrat et Favreau à Louis-le-Grand ; Maublanc et
François à Henri IV ; Angrand à Carnot ; Decourdemanche à Rollin ;
Husson à Pasteur ; Lablénie à Janson-de-Sailly ; Charmoillaux à
Versailles). Des intellectuels communistes (Danielle Casanova, Georges Politzer,
Jacques Solomon, Pierre Villon) impulsent la naissance du journal clandestin L'Université
libre, tandis que l'union des étudiants et des lycées communistes (UELC)
diffuse, sous le manteau, La Relève. D'autres groupes se forment comme
« Maintenir » autour de l'étudiant Claude Bellanger. Certaines
organisations étudiantes restées légales ou tolérées (corporations de
Lettres et de Droit, Union Nationale des Étudiants) deviennent des foyers de
rencontre pour tous ceux qui participent à cette première mobilisation.
Deux
événements simultanés vont libérer brusquement la révolte :
l'arrestation du professeur Langevin et l'interdiction des célébrations
traditionnelles de la fête nationale du 11 Novembre. L'annonce de l'arrestation
par la Gestapo, le 30 octobre, du professeur Langevin (professeur au Collège de
France, physicien mondialement connu, grande figure du Front Populaire) entraîne
une riposte publique immédiate. Un comité de soutien se constitue. Un tract de
l'UELC appelle à une manifestation le 8 novembre. Un autre, tiré sur la ronéo
du centre d'entraide (Claude Bellanger), rédigé par François Lescure (président
de l'UNE) et Roger Marais (Corporation Lettres) lance le même appel à
manifester le 11 novembre à l'université et dans les grandes écoles. Dans le
même temps, les journaux et radios aux ordres du nouveau régime martèlent
l'interdiction faite par l'occupant et par Vichy de célébrer la fête
nationale marquant la victoire sur l'Allemagne en 1918. La manifestation pour la
libération de Langevin a bien lieu, dans un quartier Latin en état de siège.
Fort de ce succès, le soir même, lors d'une réunion du groupe « Maintenir »
à laquelle ils ont été invités, François Lescure et Roger Marais rédigent
le tract d'appel à la manifestation du 11 novembre à l'Arc de Triomphe, texte
qu'ils ronéotypent, à nouveau, au centre d'entraide. Dès le lendemain, il est
largement diffusé dans les établissements secondaires et supérieurs de la
capitale.
Dans le même temps, le 10
au soir, sur les ondes de la BBC, Maurice Schumann, porte-parole de la France
Libre, conclut son message par un appel pour le 11 novembre demandant à tous
les français : « Sur les tombes de vos martyrs, renouvelez le
serment de vivre et de mourir pour la France ». La volonté de manifester
le 11 novembre est aussi présente chez de nombreux étudiants et surtout lycéens
de tradition nationaliste. Tract, appel de la BBC, bouche à oreille, concourent
à une mobilisation qui voit ainsi se rassembler, pour la première fois, des
individus et des groupes venus d'horizons particulièrement divers.
Par
petits groupes, en chantant « la Marseillaise », en criant « Vive
de Gaulle », ou en lançant des slogans hostiles à l'occupant et à Pétain,
des milliers de jeunes montent à l'Étoile, le soir du 11 novembre 1940.
Appuyant la police française, les troupes nazies chargent. La répression est
violente. Le nombre des blessés est inconnu. On dénombre plus de cent
arrestations. L'Université est fermée, le recteur Roussy est révoqué. Les
responsables des organisations étudiantes sont convoqués par le directeur de
l'Institut Allemand qui, menaçant, leur reproche de compromettre l'œuvre de
collaboration de Pétain.
Le
11 novembre au matin, sur les Champs-Élysées, les membres du groupe du Musée
de l'Homme avaient fleuri la statue de Georges Clemenceau. Toute la journée,
des grèves importantes ont paralysé les bassins miniers du Nord et du
Pas-de-Calais. A Rouen, à Dijon, à Nantes, des gestes de jeunes font aussi événement.
Enfin, coïncidence symbolique, Vichy révoque ce jour-là le préfet républicain
Jean Moulin.
La
manifestation du 11 novembre, à Paris, surgie de l'université parisienne et
des lycées, est la première grande action de la Résistance française en
cours d’organisation. De ce jour, pour un grand nombre de français, la
collaboration apparaît pour ce qu'elle est : synonyme de répression et de
complicité avec l'occupant. C'est un signal pour engager d'autres combats.
Le 11 novembre 1942 : les Allemands dénoncent la Convention d'armistice et occupent la totalité du territoire français. La ligne de démarcation disparaît complètement au printemps 1943.

Le 11 novembre 1943 :
l'hommage des « vainqueurs de demain aux vainqueurs de
14-18 »
Dans
l'Ain, à Oyonnax, le 11 novembre 1943, le Maquis se montra pour la première
fois à visage découvert, pour lancer un défi à la propagande de Vichy. Cette
démonstration prit la forme d'un défilé de cent cinquante maquisards, en
uniforme, organisé par le colonel FFI Romans- Petit, et où l'on vit une croix de
Lorraine portant l'inscription « les vainqueurs de demain aux vainqueurs
de 1914-1918 » déposée devant le monument aux morts de la Grande Guerre.
Ce coup d’éclat força la reconnaissance de la Résistance par les alliés et
montra aux Français son organisation en armée disciplinée. Quelques jours
plus tard, Winston Churchill prenait la décision d'armer la Résistance française.
Pour
en savoir plus sur le 11 novembre 1940 :
Henri
Noguères (dir.), Histoire de la Résistance en France, Robert Laffont,
1967-1981 (5 vol.), t. 1, pp. 171-187 et p. 207.
Le témoignage de Pierre Lefranc, dans Georges-Marc Benamou, C’était un temps déraisonnable ; Les premiers résistants racontent, Robert Laffont, 1999, pp. 255-273.
Sur la "césure fondamentale" du 11 novembre 1942 dans l'histoire de l'Occupation :
Jeanne Gillot-Voisin, La Saône-et-Loire sous Hitler (thèse de doctorat, univ. de Dijon), avec une préface de Lucie Aubrac, 2 vol., tome 1, Fédération des Oeuvres Laïques éditeur, Mâcon, 1996.
Eddy
Florentin, 11 novembre 1942, L'invasion de la Zone libre, Perrin, 2000.
Sur la résistance héroïque des maquis de l'Ain :
Robert Aron, Histoire de la libération de la France, Librairie Arthème Fayard, 1959, Livre de poche, 1967(2 vol.), t. 1, p. 420.
François Marcot, La Franche-Comté sous l'Occupation, 1940-1944, t. 1, La Résistance dans le Jura, éditions Cetre, 1985.